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« Blue Jasmine » : Woody Allen au fond du sot

29 octobre 2013 > > Soyez le premier à réagir !

Le temps où nous ornions nos chambres d’étudiants de posters tirés des plans de films de Woody Allen est bel et bien révolu, et il ne sera pas question ici de participer à la vague d’émotions devant le retour supposé flamboyant du cinéaste new-yorkais de Manhattan ou de Annie Hall.

Son dernier film, Blue Jasmine, serait, lit-on ici et là, le moment de saluer la fin des insipides camaieux européens (un couple de beaux acteurs dans une capitale différente à chaque film), quand l’oeuvre en question ne révèle que la cécité d’un satiriste frappé d’une inconvenance malvenue autant que consternante.

Interprétée par Cate Blanchett dans les limites jamais dépassées de son talent déjà reconnu, cette Mme Maddof qui perdrait pied après la chute de son escroc de mari est censée tenir l’émotion d’une remontée des enfers, par le portrait d’une femme détruite, qui ne saurait plus comment éviter de reproduire les mêmes erreurs.

jasmine woody allenL’idée initiale de nous apitoyer sur le cas d’une telle figure féminine porte déjà à caution, dans une Amérique où les bancs sont remplis de gens que l’on ne regarde plus sans gêne, et où l’on traque aussi bien Julian Assange qu’Edward Snowden.

Le fond de cette détresse prend chez Woody Allen l’obligation pour Jasmine/Jeannette de devoir accepter un travail de réceptionniste chez un dentiste, de traverser le film un verre de vodka à la main, ou d’accepter qu’une maquilleuse vous entoure les yeux d’un Rimmel dégoulinant pour traduire la noirceur de vos tourments. Il y avait un équilibre obligatoire à trouver dans ces artifices, qui aurait consisté à donner leurs chances, dans le film, aux personnages secondaires qui, eux, dans la vraie vie décrite, tentent de survivre sans s’en plaindre.

La soeur (jouée par Sally Hawkins, magnifique actrice pourtant), le beau-frère, les enfants, le prétendant et son pote : autant de personnages pas dégrossis par Woody Allen, qui ne s’y intéresse jamais autrement qu’en les caricaturant. Ces vrais gens (plus bêtes et moins bien habillés, cela va de soi) n’existent dans le récit que pour s’opposer au bonheur possible de Jasmine, accentuant à chaque fois sa dose de Xanax (gimmick délaissé par Woody Allen, qui sut pourtant par le passé en faire une utilisation savoureuse).

jasmine-3La vérité la plus évidente est que Woody Allen n’a plus rien à filmer de l’Amérique, parce qu’il est incapable d’en saisir la détresse, serait-ce incarnée par un personnage féminin dont le factice le dispute à l’ennui, et au prévisible. Dans ce désastre visuel seule intéresserait donc le cinéaste – et les spectateurs avec ? – la possibilité de croire que dreams come true, que l’amour peut reconstruire un être, même si, même si.

Il y a de quoi frémir à penser que des Américains dépossédés par le vrai Maddof, par tout autre financier véreux ou par l’effondrement commun de leurs vies entières aient pu se retrouver devant une telle débauche de clichés pour extraire du marasme ce portrait de femme, gâtée, vaniteuse et agaçante.

Car la seule chose qui peut sauver Jasmine de notre indifférence serait de parvenir à éprouver de la tendresse, voire de la compassion pour elle. Le scénario manichéen de Woody Allen n’en porte jamais le souffle, quand aucun phénomène sincère d’identification n’est pas non plus permis.

jasmine woody allenIl faudra le répéter à ceux qui ne partageront pas ce point de vue : faire pleurer Cate Blanchet sur un banc public ne nous arrachera pas une once de compassion, tant l’objectif superfétatoire de Woody Allen ressemble à un bout de la lorgnette bien trop réduit.

Reste donc ce portrait inutile et sot, sans aucune dimension tragique autre que celle du « Imaginez vous que cela nous arrive à nous, à Brooklyn, dans nos jolis appartements de brique rouge abritant des couples en limite de rupture mais qui continuent malgré tout d’aller faire un tour dans les magasins de mode sur Park Avenue ?« .

Sans même citer Cassavetes et ses magnifiques rôles écrits pour sa muse Gena Rowlands, ce Blue Jasmine n’arrive pas à la cheville de films comme Sue perdue à Manhattan d’Amos Kollek, ou le terrible Wanda de Barbara Loden.

suewandaDevoir lire sur Internet que « Jasmine zigzague entre les personnages pour dessiner un monde où la crise financière est avant tout une crise de larmes » mériterait aussi que l’on retrouve le critique français qui a pondu une telle ânerie.

Cinéaste siglé comme un produit de luxe dont on ne serait jamais complètement déçu, sans aucune empathie ni regard pour des personnes extérieures à son propre monde, Woody Allen se révèle dangereusement entouré par des amis qui continuent de le trouver formidable. Wim Wenders le comprit, qui cessa de penser que tout ce qu’il filmait était génial après l’horrible Million Dollar Hotel, et reprit avec Don’t Come Knocking, quelques années après, un chemin plus digne de son talent.

Sans percevoir précisément quelle raison nous ferait revenir vers le prochain film de Woody Allen, il nous faut espérer que sa prochaine œuvre ne portera sur la détresse de l’épouse de Bachar Al Assad, soumise à l’horrible chute de son statut de dignitaire syrienne.


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