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‘Building Stories’, Chris Ware : être et avoir

18 juin 2015 > > Un commentaire

Prix Spécial du Jury au dernier Festival de Bande Dessinée d’Angoulême, Building Stories de Chris Ware vient dans une boîte en carton, comme Les Malchanceux de BS Johnson ou une boîte de Monopoly.

Comme le Maus d’Art Spiegelman (seul BD jamais récipiendaire du prestigieux Prix Pulitzer), Building stories de Chris Ware est désormais considéré, au-delà de son statut d’œuvre de bande dessinée, comme un monument du 9ème art.

A l’intérieur du coffret, il y a 14 livres, brochures et poster de différentes tailles. Chacun de ces seuls ouvrages peut – en théorie – être lu dans n’importe quel ordre, les membres d’une même famille épris de comics pourraient lire ces histoires.

building-stories-boxMais tous les ouvrages travaillent ensemble dans une combinaison formidable pour représenter, de façon riche et multiforme, la vie – surtout malheureuse – des habitants d’un même immeuble à Chicago.

La boîte de Ware n’est donc pas un gadget, mais une sorte de proxy. Comme le bâtiment délabré au cœur de son histoire, il est un référentiel de la misère, la solitude et l’incompréhension.

Au rez-de-chaussée du bâtiment habite la vieille dame qui en est la propriétaire. Elle l’a hérité de ses parents, au moment où son célibat, qui aurait pu être seulement temporaire, s’est calcifié en permanent. Elle a connu les tragédies que d’autres ne font que craindre.

building-stories6Au-dessus de son logement, il y a un jeune couple. Il travaille la nuit, certainement pour éviter sa petite amie, dont le gain de poids le révulse. C’est un homme vil, ses insultes étouffées suintant à travers les planchers trop minces du bâtiment. Quand il lui dit qu’il déteste son pantalon ou sa jupe, elle se trémousse docilement pour les enlever, comme si en jetant ses vêtements, elle se débarrasse aussi de sa misère.

À l’étage supérieur, l’appartement est loué par une jeune étudiante en Art, célibataire (bien qu’elle soit jeune et seule dans certains livres, et pas si jeune et pas si seule dans d’autres). C’est avec elle, qui a perdu sa jambe gauche quand elle était enfant, que vous voyez où l’intérêt de Ware se porte. Et quand elle est absente dans l’un des livres, le désir de la retrouver se fait sentir.

building1La marque de Ware sont ses images minuscules et rigides, limitant ses personnages tout autant que leurs salles de bains trop petites et leurs vies amoureuses étouffantes qui les poussent à un doute existentiel invalidant. Ils nous poussent à regarder aux fenêtres : Building Stories est un ouvrage si intime que le lire nous rend voyeur. Comme le disait Claudel : « Rien de plus triste que notre fenêtre rectangulaire ».

Les vies sont grandes ouvertes, les moments privés que l’on ne voit jamais sont mis soigneusement en lumière. De l’inondation des toilettes qui pousse sa « victime » à un crise existentielle. Une femme tente, et échoue à rentrer dans son jean. Les dessins de Ware, tout en points et cercles, ont des visages rudimentaires – et pourtant l’émotion est présente. Cette économie du trait est étonnante et marquante.

buidling-stories2Encore plus habile, il va parfois utiliser une autre partie du corps pour faire le travail d’un froncement des sourcils, une grimace, ou une paire de lèvres bien serrées. Les fesses d’une femme qui se dandine, énormes dans un pantalon rouge serré, raconte l’histoire de la colère réprimée ; un pénis flasque – oui, vraiment – articule en quelque sorte toutes les pressions qui pèsent sur un homme d’âge mûr.

Quant à l’immeuble, il souligne constamment le thème du livre : l’écart entre ce que les gens espèrent, et ce qu’ils obtiennent. Le poète Philip Larkin parlait d’une maison qui commençait comme «une tentative joyeuse de maitriser les choses, puis qui se dessèche». Larkin le voyait dans les images au mur et dans la vaisselle.

Ware, lui, voit tout ceci dans un rideau de douche en plastique et un fauteuil couleur moutarde. Jamais auparavant un tel livre aux couleurs vives n’a été si triste.

building-stories4C’est un ouvrage magnifique, avec ses défauts. Sur le plan pratique, on a du mal à lire l’écriture miniature de Ware, et je suis persuadée qu’il y a un ordre dans lequel lire ces sections, même si l’éditeur prétend le contraire.

Mais c’est une belle réussite. À l’époque du Kindle, et autres objets électroniques, l’auteur-dessinateur a fait non seulement une déclaration d’amour puissante à la matière – beau papier – mais aussi à la forme. Building Stories fait ce qu’un roman traditionnel ne peut pas faire et ce qu’aucune BD n’a réussi jusqu’ici.

Pas étonnant, alors, que l’ouverture de cette boîte pour la première fois vous fait vous sentir comme un enfant à Noël. Elle est une chose qu’il faut chérir, une boîte à délices.


 

building_stories_couvBuilding Stories, Chris Ware
Edition Delcourt, date de parution 29 octobre 2014
Prix de vente : 70 €


 


Commentaires

Une réponse à ‘Building Stories’, Chris Ware : être et avoir

  1. Voilà pourquoi, il ne faut pas opposer éditions « numérique » et éditions « papier »… chacune possèdent leurs propres modalités de conception. A quand une séance de dédicace de Ware au « Festin nu » ?

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