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La Risa de Bilbao : quand Emmanuel Carrère et Jean Echenoz parlent d’humour

7 octobre 2014 > > Soyez le premier à réagir !

Deux des plus grands écrivains de la littérature française contemporaine, Emmanuel Carrère et Jean Echenoz, se sont retrouvés sur scène samedi dernier au Pays Basque sud pour parler de littérature et d’humour à l’occasion du festival littéraire La Risa de Bilbao. L’humour comme « presque une idéologie dominante » les a réunis ce jour-là.

La situation était assez drôle. Emmanuel Carrère et Jean Echenoz seuls sur scène, aucun modérateur n’étant prévu pour diriger le débat. Pas habitués à ce genre d’exercice, les deux écrivains se sont tout d’abord présentés comme “un peu intimidés”, quand l’un et l’autre sont sous les feux de l’actualité.

royaumeLe premier avec son Royaume dans les bacs depuis la rentrée littéraire, où Emmanuel Carrère raconte les origines de la chrétienté et le contexte dans lequel la religion s’est développée ;

capricele deuxième avec le Caprice de la Reine, sorti en mai dernier, sept récits, autant de promenades dans le temps et l’espace, de Babylone au Bourget, avec Jean Echenoz pour guide ironique.

Certes, ils se connaissent bien, ils sont des amis depuis 25 ans et ils ont souvent des conversations, confia Emmanuel Carrère en ouvrant le débat, mais “ce ne sont pas des conversations publiques, ni des conversations sur le thème de l’humour”.

Ils parlent même “très peu” de littérature, ajouta Jean Echenoz. Ils se sont donc tout de suite dirigés vers le public de la Salle BBK, l’invitant à poser des questions ou faire des commentaires.

carrere-echenoz-2Emmanuel Carrère s’est d’abord montré réticent face à l’omniprésence de l’humour dans notre société. “J’ai une certaine prévention contre l’humour ou l’idée d’humour,” a-t-il dit, en faisant une comparaison avec la musique: “C’est un peu comme la musique (…), on en entend absolument tout le temps. On ne peut pas prendre un ascenseur ou être dans un café sans entendre de la musique (…). Il semble que le luxe c’est de ne pas en entendre, c’est le silence… Quand j’étais plus jeune, j’écoutais énormément de la musique. J’en écoute de moins en moins, très rarement, dans des circonstances très exceptionnelles… c’est plutôt devenue quelque chose, non seulement dont je me passe, mais dont l’absence m’est précieuse”.

Et l’humour, c’est un peu pareil.

de caunes“Dans les pays où nous vivons, l’humour est presqu’une idéologie dominante. Il faut que tout soit drôle constamment,” a-t-il regretté, en citant l’exemple de la chaîne de télévision Canal+, “qui a imposé une espèce d’esprit qui s’est répandu un peu partout dans les médias, mais même dans la vie quotidienne, et qui consiste à faire de petites plaisanteries ironiques sur tout, à ne jamais parler autrement que sur le mode de l’ironie, ou de la plaisanterie, ou de la petite blague…”.

La situation est devenue telle que “quand quelqu’un par hasard parle d’une façon très sérieuse et même absolument sinistre, je trouve ça très rafraîchissante,” a dit l’auteur du Royaume. Et d’ajouter: “Ça fait plutôt du bien, quand on renonce à l’humour, quand on s’abstient de l’humour”.


Emmanuel Carrère observe sur ce point une différence entre la France et la Russie. Lors d’une remise de décoration dans un village de la Russie, il a aimé beaucoup que “les gens prennent les choses plus au sérieux, au risque d’être souvent un peu naïf, ou peut-être un peu ridicule”.

carrere-echenoz-public-3En France, par contre, “quand on remet à quelqu’un une décoration, il ne pourra pas s’en passer de faire un petit discours moqueur pour montrer qu’il ne prend pas ça au sérieux, pour montrer qu’il est plus malin…”. Carrère trouve “pénible” cette forme d’humour, qui est “cette espèce justement de peur du ridicule, de façon de se montrer toujours supérieur à ce qu’on vit, à ce qu’on dit, et qui fait partie de l’ambiance dans laquelle on vit…”

En laissant de côté cette humour-là, les deux écrivains se mettent à parler de l’humour et du rire dans la littérature.

carrere-echenoz-public-4À Jean Echenoz, ça lui gène de parler d’humour dans la littérature, il préférerait parler du “rire”. “La plupart du temps, les écrivains, même ceux qui sont réputés les plus solennels, les plus sérieux, voire les plus dramatiques, sont des écrivains dans l’oeuvre desquels passe quelque chose de l’ordre du rire,” a-t-il dit.

“Je ne peux pas réduire cette dimension du rire, du rire intérieur, d’une espèce de connivence, que je trouve beaucoup plus noble, que celle de l’humour qui me paraît toujours un peu du côté de la blague”.

Ce rire, il le retrouve par exemple chez les auteurs classiques comme Proust, Flaubert, Beckett ou Dickens. Emmanuel Carrère, de son côté, citera, entre autres, la drôlerie constante de Thomas Bernard: en lisant les pages sur Heidegger dans Maîtres anciens, “une espèce d’ouragan de rire vous passe dessus”.

Pour Jean Echenoz, “le rire n’a rien à voir avec la dérision”.

carrere-echenoz-public-2 “La dérision est une espèce de pratique un peu vide. Je ne peux rien regarder de Canal+, parce que c’est comme si se dégageait quelque chose de vide,” a-t-il dit.

“Il m’est arrivé que l’on me dise que j’avais fait, surtout dans mes premiers livres, quelque chose de l’ordre du pastiche ou de la parodie, ce qui n’a jamais été dans mon intention, parce que l’intention parodique ne me paraît pas très noble,” a-t-il ajouté. “Cette dimension d’ironie systématique de persiflage et de dérision n’a strictement rien à voir avec le rire” que lui et Emmanuel Carrère essaient d’évoquer à travers les exemples cités. Or, Echenoz ne croit pas que “la drôlerie, même sous-jacente, soit une condition à l’efficacité romanesque”.

À la question de Carrère de savoir si ça lui est arrivé de se faire rire en écrivant, Jean Echenoz a reconnu n’avoir “jamais ri physiquement en écrivant”.

carrere-echenoz-public“Je crois q’il a pu arriver que dans des assemblages où j’ai le sentiment de trouver une espèce de petit détonateur comme ça, il y a eu une espèce de rire intérieur vague. Mais l’idée que je puisse rire en écrivant des histoires me déprime autant que l’idée que je puisse me relire à voix haute, ce qui me ferait sentir profondément ridicule. Je crois que même si je me mettais à rire tout seul devant ma table, j’aurais tendance à barrer. Je préfère ce vague sentiment,” a-t-il confié.

Il s’agit d’éprouver ce que décrivait Vladimir Nabokov comme la chose qui définit l’excellence de la littérature: une espèce de sourire intérieur, a ajouté Emmanuel Carrère.

Provoquer ce sourire intérieur chez son lecteur était pour Nabokov “la plus grande récompense à laquelle il pouvait aspirer comme écrivain”. Un sourire “qui ne se dessine même pas sur les lèvres, mais qui crée à l’intérieur une espèce de ronronnement d’aise du lecteur”, selon Carrère.

Et de lancer à Jean Echenoz que ça lui arrive souvent de l’éprouver en lisant ses romans, où il retrouve “une espèce de grâce grammaticale, une drôlerie grammaticale, syntaxique, dont un aspect visible est l’usage du zeugma”.

carrere-echenoz-3Ce n’est pas la première fois qu’Emmanuel Carrère manifeste son admiration pour les livres de Jean Echenoz.

“Je m’étais lié d’une amitié qui dure toujours avec Echenoz, dont j’admirais les livres et l’impeccable posture d’écrivain: réserve légèrement ironique, ironie légèrement mélancolique, on pouvait être sûr avec lui de ne pas se vautrer dans l’emphase et l’abus d’adjectifs,” peut-on lire dans Limonov.

Vers la fin du débat et avant de passer la parole au public, Emmanuel Carrère s’est demandé si la drôlerie est propre aux arts des représentations réalistes de la vie (littérature, théâtre, cinéma), ou si elle existe aussi dans d’autres arts, comme la musique ou la peinture.

Sans répondre directement, l’écrivain a alors interrompu son discours pour témoigner d’une expérience extraordinaire qu’il a vécue le même jour au musée Guggenheim de Bilbao: sa visite de l’installation vidéo de l’artiste islandais Ragnar Kjartansson, dont Eklektika vous a parlé avec enthousiasme récemment.

Photo : Elísabet Davids

Photo : Elísabet Davids

Cette installation vidéo, qu’il a qualifiée de “magnifique”, l’a fait “pleurer d’émerveillement”. “C’est un des trucs les plus beaux que j’ai vus depuis longtemps”, a-t-il dit.

“J’ai vu trois fois les 64 minutes, je n’arrivais plus à en sortir.” Bien que l’humour ou l’ironie n’aient aucune part à cette installation artistique, il a éprouvé une joie énorme : “Ce n’est pas drôle, ni humoristique, mais c’est sans aucune tristesse, il y a une espèce de plénitude, quelque chose d’extraordinairement épanoui et euphorisant,” a-t-il dit, en ajoutant que l’on y éprouve le “sourire intérieur” dont il venait de parler.

Lors du débat avec le public, l’écrivain bilbotar Juan Bas a interpellé Emmanuel Carrère sur la présence de l’humour dans son roman récent Limonov.

limonov-0-672x372Tout en reconnaissant que la grande partie de ses livres ne sont “pas très drôles, même souvent assez sombres”, dans Limonov, “où je n’ai pas du tout cherché à mettre de l’humour, il y a une drôlerie qui émane du personnage lui-même”, a reconnu Emmanuel Carrère.

“C’est un personnage qui a beaucoup d’égards et qui est plaisant, qui est antipathique et qui lui-même n’a pas beaucoup d’humour. En revanche, il a cette espèce de vitalité d’héros de roman picaresque, d’un personnage à la fois plébéien et extraordinairement énergique, qui se propulse à travers la société, à travers le monde, à travers les univers les plus différents, avec cette espèce de volonté de survie, de toujours être le meilleur… Il est comme un vilain garçon dont on dit mais qu’est-ce qu’il va encore inventer. Il y a cette espèce de drôlerie d’un personnage qui n’arrête pas de trouver un truc. On est un peu désarmé devant sa capacité de rebondir, d’inventer sa vie. Il y a une forme de drôlerie qui en émane et que moi, je sentais… Il a un tempo si vif, si rapide… Je me suis assez amusé avec ce personnage, une chose que je n’éprouve pas habituellement”.


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