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Cataract City de Craig Davidson : un polar de bruit et de fureur, des deux côtés de la loi

28 janvier 2015 > > Soyez le premier à réagir !

Vous connaissez certainement Craig Davidson pour son ouvrage De rouille et d’os, son premier recueil de nouvelles qui a inspiré le film réalisé par Audiard.

Chronique ici de son dernier opus, Cataract City, auquel certains producteurs cinéma s’intéressent d’ores et déjà.

L’histoire :

cataract-cityDunk et Owen ne se quittaient pas lorsqu’ils étaient gamins et se promettaient de quitter Cataract City à l’âge adulte. Pas question de finir comme leurs parents, travailler à l’usine et mourir là où ils étaient nés, à deux pas des chutes du Niagara. Mais la vie en a décidé autrement. Owen a failli devenir basketteur professionnel mais une sale blessure a fait de lui un flic de base. Duncan n’a pas choisi les bons amis et aujourd’hui, il sort de prison.

Les habitants de son deuxième roman vivent à portée de voix des chutes du Niagara : un grondement constant les définit et, dans un sens, les soutient. Ils portent tous des noms euphoniques, leurs vies sont difficiles ; ils commencent avec des ambitions et finissent par travailler dans la fabrique de biscuits.

Cataract City se raconte à travers les activités qui les divertissent un samedi soir : lutte, boxe, combats et courses de chiens, tels des derbys de démolition, loisirs violents, bruyants, plein de sueur qui exploitent les animaux et les êtres humains, récits de chance et d’habileté, de tricherie et d’équité, de prendre et donner – mais surtout de prendre.

Duncan Diggs, qui a passé huit ans au pénitencier de Kingston, veut être ordinaire à nouveau. Néanmoins, la première chose qu’il fait en sortant est de visiter la maison de ses parents et sa chambre d’enfance, où il récupère un pistolet caché dans une boîte à cigares.

Personne n’avait pris la peine de le fouiller, ce sac, ni même de le palper. Ni les flics, ni mes parents, personne. Quand ils m’avaient raccompagné à la maison, je l’avais rangé dans la boîte sous le plancher, où il n’avait pas bougé depuis… combien de temps ? Plus de vingt ans.
Le chrome avait terni, mais le poids ne mentait pas. J’ai dégagé le barillet et je l’ai fait tourner, fasciné par le disque lumineux, parfaitement rond, qui brillait au bout de chacune des six chambres vides.

La vérité des événements, objets, personnes, paysages, décisions et vies est l’une des préoccupations centrales de Davidson.

Il raconte l’histoire du désœuvrement, du désarroi et de ses conséquences avec les voix de Duncan et de son ami d’enfance Owen « Dutchie » Stuckey, dont les vies se tissent, s’entrecroisent sans cesse, et se mêlent dans leurs natures opposées.

Ils tombent amoureux de la même fille, Edwina Murphy. Ils se séparent. Ils dérivent, puis se retrouvent. Il y a une attraction gravitationnelle inévitable entre eux, ainsi que l’attraction apparemment inéluctable de la ville qu’ils appellent la maison, pour le meilleur ou pour le pire.

Les femmes de Davidson ont tendance à être mères, soeurs, amies, infirmières. Elles sont des figures réconfortantes ou franches ou espiègles ou ironiques, ou les quatre. Il leur est donné une phrase ou deux à prononcer, mais, généralement, elles vivent une vie acceptable, séparées des hommes, énigmatiques et loin du bord.

Sauf Edwina. Edwina. Elle est tout cela, mais encore plus : la fille garçonne, la sœur parmi les frères mais aussi strip-teaseuse. Elle est visible des hommes parce qu’elle est une femme encore plus dure qu’un homme.

Edwina Murphy. Nos mères l’avaient surnommée la Messaline. Tout le monde l’appelait Ed. […] Ed aussi avait un côté bandit, une sauvagerie qui me faisait penser aux vamps des bandes dessinées – Sonja la Rouge ; la Veuve Noire. Elle avait de longs cheveux noirs et raides qui, si l’angle était bon, brillaient au soleil tel un miroir sphérique. Ed jurait comme un docker et ponctuait ses phrases en vous tapant sur l’épaule. Pour nous, elle se distinguait quand même de son clan de voyous. Elle pouvait être charmante quand ça l’arrangeait. » […] Ed restait ce qu’elle était : une fille de caractère, née chez une bande de rustres, dont le corps incarnait le désir brut sous la lumière noire.

Enfin il y a le personnage de Lemmy Drinkwater, un entrepreneur qui règne sur le monde illicite et marginal. Il dirige les combats de boxe, les combats à poings nus et une opération de contrebande de cigarettes dans la réserve indienne voisine. Il charge encore plus loin dans le coeur des hommes du livre. C’est là que l’auteur produit sa meilleure prose, comme s’il était plus intéressé par les aspects grand guignolesques du combat des hommes et des chiens.

C’était facile de détester Drinkwater, et je le détestais. Ce mec était un tueur – de chiens, au moins – et un sadique. Et ça me tuait de travailler pour lui. Mais c’était le genre de type qui avait l’air de mener sa vie exactement comme il voulait et, comme un chien battu, je le respectais pour ça.

cataract_city-illustrationLe concept de courage est central au personnage de Lemmy. Le cran est la caractéristique que doit posséder un chien pour être un combattant à succès. Comme ces hommes qui choisissent d’être toujours au bord du précipice, prêts à transgresser la loi et leurs propres capacités.

Ce n’est pas écrit sur leur tête, a-t-il répondu. C’est dans le ventre que ça se passe. Il faut du cran pour ne jamais renoncer – pour se battre encore avec deux pattes cassées ! Se mettre sur la ligne quand on sait qu’on est condamné. Du courage et de la folie aussi. Ces chiens-là jouissent de la vie plus que les autres parce qu’ils n’ont pas peur de la mort.

Ce roman est un voyage dans une partie déprimante et déprimée du Canada, au paysage difficile à supporter sur la distance.

Dès les premières pages, Craig Davidson nous assène la vérité – ou ce qui y ressemble, du poids d’une arme jusqu’au bassin Niagara :

Derrière Land of Oceans, le Parc des mammifères marins, s’étendait un grand champ sous les étoiles, où ils entassaient dans des fosses des cadavres de baleines, d’otaries, de dauphins.  […] au bord du cratère béant qui s’ouvrait devant nous. Les yeux écarquillés, on a découvert tout en bas la dépouille de Peetka, le grand dauphin qu’ils montraient en spectacle. Son corps, arrondi comme un éperlan dans un bol, était en train de se contracter – je croyais l’entendre craquer, comme un parquet grinçant, sournois, dans une maison abandonnée. Il avait un petit trou rouge dans la tête, à vingt centimètres de l’évent ourlé d’une croûte de sang, par lequel le vétérinaire avait extrait une portion encore frémissante de sa cervelle. Le bleu laiteux de ses yeux semblait mangé par la chaux vive.

L’image titulaire d’une cataracte, l’eau à la surface lisse qui se brise dans la violence et l’image d’une ville où la vision morale de sa population est floue.

Cataract City a reçu de bonnes critiques au Canada, a et a été nominé pour le prestigieux prix Giller. Ce qui est compréhensible tant la prose est viscérale et énergique – que de brutalité dans ces pages. L’auteur, fidèle au style réaliste, décrit tout dans un langage texturé et précis.

Mais le roman devient un catalogue de lieux communs thématiques quasi comiques qui se composent au fil des pages de pitbulls dopés et déchirés, de poings sanglants, de nez pulvérisés, de poumons perforés, de blessures par balles, d’accidents de voiture, d’hypothermie, de gelures, de mutilations et de famine, sous le couvert duquel Davidson déroule sa vision du monde, telle une série de propositions monolithiques.

Comme description d’un monde désoeuvré, rien de tout cela ne peut faire l’objet d’un débat. L’insistance de Davidson à montrer que les hommes portent un poids symbolique plus difficile à vivre que le réel manque de subtilité et le message neo-macho qu’il véhicule devient parfois fatiguant. C’est dommage.

Dunc et Owen traversent ces évidences et célèbrent leur vie et leur amitié en démontrant qu’ils ont du cran – c’est-à-dire qu’ils sont exploitables et durables – comme des bons chiens de combat.

Inséparables, nous étions. Nous avions tous deux cherché une compagnie plus agréable que nous-mêmes, et quand nous l’avons trouvée, nous sommes devenus cul et chemise.

craigdavidson


cataract-cityCataract City, de Craig Davidson, paru le 20 août 2014
Traduit de l’anglais (Canada) par Jean-Luc Piningre,
éditions Albin Michel, 496 pages, 22,90 €


 


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