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Dans les sorties cinéma, « Jackie » de Pablo Larrain, à préférer à « La La Land », « Moonlight » ou « Harmonium »

3 février 2017 > > Soyez le premier à réagir !

Les écrans cinéma de cet hiver 2017 ne manquent pas de propositions de qualité, et de rumeurs de récompenses dorées accompagnant certains d’entre eux : petit passage en revue de quatre d’entre eux, qui attirent la majorité des regards, sans générer obligatoirement un enthousiasme aussi général.

En 1993, dans un article qui avait fait date, le critique belge de cinéma Francis Bolen avait gratifié La Leçon de Piano palmée d’or d’un retentissant : « Mme Campion, votre film m’ennuie, même un dimanche par jour de pluie », la formule expéditive s’inscrivant dans une exigence d’amour pour le 7ème Art, surprise d’être déçue, et qui n’empruntait pas obligatoirement la bienséance accompagnant certains films des plus vantés sur les écrans.

Alors que ce premier week-end de février portera par son épisode cracheux-pluvieux une attention soutenue sur les propositions des salles de cinéma de la côte basque, quatre films attirent la plupart des regards, qu’ils soient sortis ces dernières semaines (La La Land de Damien Chazelle depuis le 25 janvier, ou Harmonium de Kôji Fukada depuis le 11 janvier), et, depuis mercredi, Jackie de Pablo Larrain et Moonlight de Barry Jenkins.

La Palme ici reviendra (longuement) sur Jackie, nouvelle démonstration de la puissance cinématographique du réalisateur chilien, auteur du récent Neruda encore dans les salles, les autres propositions étant finalement encombrées et sur-vendues par des pressentiments de razzia aux Oscars (La La Land et Moonlight),  le film japonais de Fukada se chargeant lui de mettre une ultime couche au catastrophique Palmarès du dernier Festival de Cannes (Prix du Jury, Un Certain Regard).

Une consolation possible sur les écrans, avec ce Gimme Danger de Jim Jarmusch, en immersion documentaire dans l’univers des Stooges, est à vérifier, depuis sa sortie ce mercredi 1er février.

A trancher dans le vif, ou coup de coeur immortel : il en va du cinéma comme du poker, « il faut payer pour voir »,

bonnes séances à vous, et le débat reste (toujours) ouvert.


« Jackie » de Pablo Larrain, 4 jours chrono pour orchestrer le crépuscule des dieux ( et y survivre)

Par Sevàn l’Hostis

De Pablo Larraín (USA, 1h40, sorti le 1er février 2017), avec Natalie Portman, Peter Sarsgaard, Greta Gerwig,…

Même confronté à une commande hollywoodienne initialement confiée à Darren Aronofsky , le cinéaste chilien Pablo Larrain a fait de cette gageure une puissante plongée en apnée dans l’intimité d’une femme confrontée à la violence du deuil façon affaire d’Etat, et à son furieux désir de légende. « Jackie » a l’élégance, l’intensité et la complexité de son héroïne, et s’avère n’être pas un film de plus sur la galaxie Kennedy, mais bien l’un des plus forts.

Le corps de JFK est encore presque chaud, tout juste inhumé. La désormais ex-First Lady fume clope sur clope, fébrile, mais elle entend bien dicter mot après mot les termes de la légende au reporter qu’elle a convoqué, et lui faire écrire l’article qu’elle voudrait enfin lire.

Fil rouge du film, cet entretien est une des facettes du bluffant kaléidoscope élaboré par Pablo Larrain et le scénariste Noah Oppenheim, tournoyant mais limpide, sur une durée de quatre jours, compte à rebours  serré entre la balle tirée en pleine tête du Président à Dallas et ses obsèques nationales, rythmé par un va-et-vient imprévisible sinuant au gré des pensées de Jackie, qui avancent par à-coups, toute idée étant, intuitivement mais sûrement, déjouée dans les plans suivants.

La légende s’écrit sous nos yeux, se rature, se gomme, se reprend.

Tout comme son récent Neruda faisait le choix délibéré et fanfaron d’être la victime d’une traque qu’il rêvait « sauvage », panache oblige, Jackie écrit sciemment une histoire qu’elle pense devoir devenir l’Histoire, et qu’elle exige grandiose. L’histoire de l’homme qu’elle a aimé, mais qui s’avèrera, à la hauteur du regard de Pablo Larrain, être tout autant la sienne.

La comédienne Nathalie Portman, résolument mimétique, offre à cette jeune femme – so chic, en tailleur Chanel, parfumée par Guerlain, à la diction presque trop précieuse – une vérité trouble, plan après plan, oscillant entre la guerrière intraitable et la fillette terrifiée, mais toujours maîtresse du spectacle.

Et Jackie saura jouer de ce medium, comme art politique majeur, ou comme catharsis intime.

Tout Chilien qu’il soit, Pablo Larrain a saisi à l’os cette passion américaine pour la mise en scène de soi et pour l’entertainment.

Des visions se superposent alors au film, volées à d’autres écrans dans l’actualité, entre le revival du genre musical tenté en ce début d’année par le La La Land de Damien Chazelles et les images de Donald Trump, camelot en chef, se pointant à la Maison Blanche avec Mélanie en tailleur cachemire bleu ciel, tentative totalement Jackie (sauf que la fée du glamour présidentiel estampillé Kennedy a posé sa baguette sur le couple Obama et n’entend pas redistribuer les cartes).

Jackie pourrait n’être que le récit des quatre jours les plus hautement politiques de la vie d’une femme, mais c’est peut-être encore plus puissamment le portrait d’un être que la vie précipite au bord d’un gouffre.


Moonlight : du mauvais usage du frein imposé aux scénaristes

De Barry Jenkins (USA, 1h51, sorti le 1er février 2017), avec Alex R. Hibbert, Ashton Sanders, Trevante Rhodes, …

Il faudrait dépasser la très vilaine affiche conceptuelle du film, et le pitch finalement assez peu explicite (à Miami, un jeune homme noir tente de trouver sa place dans le monde), et fixer dans sa mémoire le fait que le film a 8 nominations aux prochains Oscars, dont il serait le film-surprise.

Au sortir de la séance, force est d’admettre que les thématiques délicates déployées par le réalisateur-scénaristes (gangs de dealers, place de l’adolescent dans un monde violent, et acceptation sociale de l’homosexualité) apportent au contexte actuel, très explosif, des Etats Unis à peu près ce qu’un édito de Franz Olivier Giesbert amène à la vie politique française :  un déroulé creux et assez monotone, ponctuellement brillant, mais globalement assez énervant.

La faute à désigner d’un vilain regard sombre en revient au scénario, qui se contente d’empiler les problématiques les unes sur les autres, en prenant bien le soin de ne jamais dépasser le frein mental d’une représentation trop directe, qui ferait basculer l’ensemble (une telle histoire, traitée d’un point de vue hétérosexuel, aurait secoué l’écran de plans explicites, ici totalement absents).

Le personnage principal, Chiron, que l’on suit de son enfance de collégien jusque dans sa voiture de baron du crack à Atlanta, est chargé de porter par ses silences ce que la caméra se refuse d’assumer comme point de vue, desservant un propos potentiellement très polémique pour se réduire au pire de ce que l’on peut voir dans le cinéma (« regardez comme je sais bien filmer »).

Grenade fourrée à la naphtaline, Moonlight commet l’ultime pêché de se débarrasser de ses personnages secondaires les plus attachants, comme dans ces restaurants où l’on vous enlève votre assiette pour vous servir plus rapidement le plat suivant.

Sans doute temps de retrouver en chaque spectateur ce que la notion « plusieurs nominé aux Oscars » doit induire comme méfiance (voir ci-dessous, pour prolonger ce point de vue).


La La Land : on peut ne pas (tous) être des Américains

De Damien Chazelle (USA, 2h08, sorti le 25 janvier 2017), avec Ryan Gosling, Emma Stone, John Legend, …

Il faudrait presque une certaine dose de courage pour expliquer autour de soi la possibilité, réfléchie et assumée, de ne pas avoir succombé au charme « époustouflant » de la comédie de Damien Chazelle, tant le film est décrit comme le remède universel à la mauvaise humeur et aux sourcils froncés de nos vies ordinaires, comme un François Fillon devant une émission d’Envoyé Spécial sur sa salariée Pénélope.

Dans les faits, l’hommage rendu à la comédie musicale (de Vicente Minnelli à Jacques Demy) n’est pas un contre-sens anachronique au programme de plaisir des spectateurs d’aujourd’hui, mais fallait-il l’alourdir à ce point d’un bon vieux gimmick yankee où réussir socialement forme l’alpha et l’omega d’une vie, voire de deux, ici celle d’un passionné de jazz et d’une actrice en mal de contrats ?

Tout le film s’articule autour de cet espoir du « dream come true » (« le rêve devient réalité »), que l’on espérait pourtant circonscrit dans le seul répertoire de Céline Dion.

Il faut sans doute être en moyenne plus américain que seulement cinéphile pour garder longtemps en soi le goût doucereux de ce bonbon acidulé, auto-centré sur son seul monde onirique, frappant le sol de coups de claquettes et de grands sourires, la joie se faisant communiquée plus que communicative.

Finalement assez peu éloigné des premiers Rocky, où s’affranchir de l’adversité vous faisait lever les bras au ciel, larmes aux yeux, La La Land se verra recouvert d’Oscars, et la vraie vie, celle qui vous fait tomber les bras de fatigue et crispe votre visage, reprendra son cours dès le lendemain de la cérémonie.


Harmonium : en terminer avec les coitus interruptus à répétition

De Kôji Fukada (Japonais, 1h58, sorti le 11 janvier 2017), avec Tadanobu Asano, Mariko Tsutsui, Kanji Furutachi, …

La place du spectateur dans le film est celui d’une discrète et tranquille banlieue japonaise, où Toshio et sa femme Akié mènent une vie en apparence paisible avec leur fille, jusqu’à ce que débarque sans crier gare un ancien ami du père, sorti un mois auparavant de prison, et qui endosse le programme attendu du perturbateur de l’ensemble, façon Théorème de Pasolini.

Le réalisateur possède les bagages nécessaires pour progresser dans un récit à la forme de ce jeu de poupées russes, où chaque élément est chargé d’en dévoiler un autre, à ceci près que seule la construction du récit l’intéresse, chaque pièce du scénario n’étant jamais exploité autrement qu’à la va vite comme on se mouche et que l’on passe au mouchoir suivant.

Le passé yakusa de l’invité, le spectre d’une relation adultère, ou l’attachement progressif de l’enfant pour cet homme : refusant de donner de l’épaisseur à tout autre aspect du film que son final, censé nous laisser au bord de l’émotion,  Fukada progresse mais nous ennuie, même un dimanche de pluie, l’invraisemblance puis l’indifférence se chargeant d’affaiblir ce sentiment d’accumulation de coitus sans cesse interruptus.

Et il y a une forme de détresse à la sortie de la salle de ne plus avoir de nouvelles du réalisateur japonais Takeshi Kitano, qui se serait bien mieux chargé que ce réalisateur trop malin pour être honnête, et nous aurait permis de frissonner deux heures durant sans nous faire bailler.


 


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