Après 3 ans, plus de 1 000 articles écrits
par une trentaine d'auteurs, 1 700 dates d'agenda,
340 fils musique, 330 brèves de culture,
420 newsletters envoyées à 4500 abonnés
pour un total de 900.000 pages vues,

Eklektika s'arrête.

Merci à ceux qui nous ont fait confiance.

Si le projet vous intéresse : continuer@eklektika.fr

Retour en haut de la page
Twitter Facebook Contact Recherche

‘Dans les yeux des autres’, de Geneviève Brisac : le poids des mots, le choc des héros

22 septembre 2014 > > Soyez le premier à réagir !

Liseuse, blogueuse, râleuse, « passionneuse », je suis aussi respectueuse de la parité des sexes. Donc, après deux écrivains hommes, je souhaite accorder un temps de lecture égal à deux femmes.

Aujourd’hui je vais vous parler du dernier roman de Geneviève Brisac – Dans les yeux des autres

Présentation de l’éditeur :

Anna est idéaliste. Molly, sa soeur, est réaliste. L’une traque la vérité dans les mots, l’autre la réalité dans l’action. Mais toutes deux militent pour la victoire de la Révolution. Avec leurs compagnons, Marek et Boris, elles se prennent pour les trois mousquetaires de la liberté. Vingt ans après : Anna est devenue écrivain, elle a connu le succès, puis le dénuement et l’oubli. Molly est médecin et affronte la misère du monde. Marek est mort en prison au Mexique, après l’échec de la lutte armée. Boris, lui, continue à se battre – en vain ? C’est alors qu’Anna décide de relire ses carnets. Une mère excentrique, des amants inconstants, le rêve d’une communauté utopique et l’éclat trompeur du milieu littéraire, une balade dans l’Italie « rouge » sont quelques-uns des thèmes et des personnages de ce roman incroyablement vivant, dont l’humour ne parvient pas toujours à dissiper la mélancolie. Complice mais féroce, Geneviève Brisac se penche sur leur destin, leurs engagements et leurs désillusions. Car c’est, bien sûr, d’une éducation sentimentale qu’il s’agit ici. Celle d’une génération qui, à défaut de se perdre, n’a jamais cédé sur son désir.

Il est dit que Geneviève Brisac a mis huit ans à écrire ce livre inspiré des « Carnets d’or » de Doris Lessing. Cette dernière avait imaginé un personnage de romancière qui tient son journal intime en plusieurs carnets: noir pour son travail, rouge pour son engagement politique (au Parti communiste), jaune pour ses sentiments et bleu pour la réflexion sur soi. Le Carnet d’or les rassemble tous. À travers ces carnets, elle dresse le portrait de femmes de l’après-guerre: révoltées, engagées et désireuses de devenir indépendantes. (En France, l’oeuvre a été traduite tardivement, en 1976, et a reçu le prix Médicis étranger.)

brisacCe qui est évident c’est que le roman de Brisac n’est pas un roman français, un compliment sous ma plume. C’est un roman américain. Une histoire avec tous les ingrédients qui en font un grand roman anglo-saxon. Des personnages, des caractères, des sentiments forts et passionnés, des aventures, des vies intérieures et intimes avec une réflexion sur l’utilité du combat idéologique et politique. Il y a de l’amour et des sentiments, des luttes familiales et des déchirements.

Ce n’est pas un roman de femme pour les femmes. C’est un roman de femme pour celles et ceux qui voient plus loin que le bout de leur nez, qui croient qu’un combat, quel que soit le combat, se fait ensemble et se gagne – ou se perd – ensemble.

C’est aussi l’histoire de deux soeurs, qui se sont aimées puis moins aimées parce que la vie apporte son lot d’incompréhension et d’amertume. Et puis parce qu’Anna est écrivain.

« Anna s’est entraînée à mettre en mots, en phrases, sans clichés, sans redites, les espoirs brisés, les amours trahies, les ironies du sort, les amitiés trompeuses, les ambitions ridicules, les appétits sordides, la fatigue de vivre et les désillusions, ce qui fait rire et ce qui fait pleurer, elle a tenté de dire d’une manière neuve que le roi était nu et la reine aussi. L’amour, la mort, la politique, la laideur des sentiments, les poils pubiens, les petits gestes ordinaires et sadiques, la méchanceté, ou simplement ce que nos existences recèlent de trop ennuyeux, elle a tout fourré dans un livre« .

Il y a du Hemingway chez Anna. Une vie dédiée à l’écriture qui passe par les épreuves de la pauvreté, la perte et par conséquent la solitude.

« Si l’on scrutait l’âme d’Anna, on découvrirait la naïveté de celle qui n’a pas compris que le temps passe pour de bon, et l’optimisme terrifiant qui jette des êtres par-dessus les balustrades. On peut se demander ce qu’Anna espère. Sans attendre de réponse, car la plupart des espoirs sont sans nom. […] « Anna attend qu’elle ajoute autre chose. Qu’elle jette une pelletée supplémentaire de terre et de crachats. Quelque chose comme Anna est au chômage, quelque chose comme il fut un temps où tout le monde parlait d’Anna. Vous savez ce qu’elle a fait, bien sûr ? Ou d’autres horreurs que l’on balance quand les gens ont le dos tourné, mais parfois aussi, quand ils sont vraiment à terre, devant leur figure.« 

C’est, enfin, une réflexion sur la littérature. Sur le travail de vérité et de fiction dans l’écriture. Peut-on écrire sur tout et sur les siens ? Quel est le droit et le devoir de l’écrivain ?

« Pourquoi écrire si cela ne dérange rien ni personne ? Les mots sont les armes de la pensée libre. Il faut s’en servir. (Sinon ils rouillent, sinon elle meurt.) Le silence, le règlement, la censure sont les principaux moyens de l’oppression politique, familiale, économique. Elle l’a pensé, elle l’a dit, l’a écrit et n’en a pas mesuré les conséquences. Le prix« .

Molly, elle, est médecin. Idéaliste cabossée par les années et loin des considérations de sa sœur :

« Je suis, se dit-elle, avec les malades, je suis évidemment de leur côté pour repousser les assauts des Maladies et de la Grande Faucheuse qui Pue. Inventer des ruses, gagner des parties entières et perdre. Leur enseigner à dire tout ce qu’ils sentent. À savoir ce qu’ils sentent. À nommer ce qu’ils sentent. Les aider à mieux habiter leur corps. À devenir invulnérables. À ne plus faire l’autruche devant les signaux évidents qu’envoient leur foie, leur cœur, leurs veines, leur œsophage, leurs ongles de pied. La médecine est un jeu et une roue, un langage et des silences. Un défi. Une guerre. Souvent quand je prends les armes, la partie est déjà perdue« .

Je voudrais parler de Boris, le compagnon de Molly, un temps l’amant de Marek :

« Boris Yankel a grandi enfermé dans un livre. Le livre des poètes du ghetto de Czernowitz. Il ne connaît pas les mots du monde qui l’entoure […] Alors il a recouru à ses armes habituelles. Il a rebaptisé les enfants, il leur a raconté des histoires. […] Boris est muet devant les adultes, d’une manière générale il ne sait pas quoi dire en société. Il aime parler aux enfants. Boris aime tous les enfants. Leur sourire. Leur faire sentir combien ils sont importants. Combien ils sont plus importants que les adultes ne le pensent. Boris aime leur faire comprendre qu’il les comprend. Il les jette en l’air pour les faire rire. Il voudrait pouvoir leur greffer dans l’âme la certitude d’avoir été vus. Vus par lui comme une réparation.« 

Je voudrais parler de Marek, de ses désirs, de sa vision politique et de ses troubles. Et de Karim, mort en nageant dans un lac glacé quelque part en Ukraine, parce que la vie l’avait trop déçu.

Je voudrais parler de la mère, Mélini. Figure écrasante, envahissante, insupportable qui aime si mal.

« Anna ne connaît que deux phrases sur les mères. La première est : Elle était exubérante, folle, comme seules les mères savent l’être. Et la seconde : Dans une existence, la mère est la personne la plus étrange, la plus imprévisible, la plus insaisissable, que l’on puisse rencontrer. On dirait les axiomes d’un problème d’algèbre. Devant l’équation, Anna se sent comme une poule devant un couteau.« 

Je voudrais parler de tous les poètes qui font leur apparitions grâce à quelques phrases au détour d’une page mais le plaisir de la découverte ou la re-découverte serait gâché.

Lecteur silencieux de cette rubrique, muet derrière votre écran, je voudrais que vous lisiez ce livre et que vous l’aimiez comme je l’ai aimé.

« Dans les yeux des autres
C’est le titre.« 


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Apprenez comment vos données de commentaires sont traitées.