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‘Dans les eaux du lac interdit’ d’Hamid Ismailov : plongée dans l’inimaginable nucléaire

29 octobre 2015 > > Soyez le premier à réagir !

Lire des romans venus des ex-républiques soviétiques est plutôt rare. Et pourtant l’Asie centrale est riche d’histoires et de langages.

C’est pourquoi la publication de l’envoûtant roman Dans les eaux du lac interdit est doublement excitant. Son auteur Hamid Ismaïlov, né au Kirghizistan, est un écrivain ouzbek, expulsé de son pays et qui vit en Angleterre.

Tout d’abord ce conte de fées effrayant est situé dans un lieu inconnu de la plupart – les steppes kazakhes à proximité du site des essais nucléaires de Semipalatinsk, le plus grand polygone nucléaire dans les anciens territoires soviétiques.

Ensuite parce que Dans les eaux du lac interdit, nous vient de l’auteur des Contes du chemin de fer qui nous offrait une vision saine d’une histoire folle et tragi-comique de mollahs et bolcheviks, d’affrontement entre nomades et modernité avec la « route du fer » qui traverse l’Ouzbékistan.

Ce dernier roman est sans l’exotisme exubérant du précédent. Il est court, étrange, et bizarrement réel comme les grandes paraboles peuvent l’être.

dans-les-eaux-du-lac-interditL’histoire :

Un voyageur anonyme a pris place à bord d’un train pour un interminable voyage à travers les steppes kazakhes. Le train s’arrête dans une toute petite gare et un garçon monte à bord pour vendre des boulettes de lait caillé. Il joue Brahms au violon de manière prodigieuse, sortant les passagers de leur torpeur. Le voyageur découvre que celui qu’il avait pris pour un enfant est en fait un homme de vingt-sept ans. L’histoire de Yerzhan peut alors commencer…

Yerzhan est né à Kara-Shagan, une gare du réseau ferroviaire de l’Est-Kazakhstan. En hiver, «des loups et des chacals hurlant leur faim rôdaient dans la steppe» et en été, les trains déversaient «les citadins venus de terres inconnues, Ouzbekhs aux dents en or, Russes aux cheveux jaunes et Gitans aux chemises rouges».

Les enfants vont à l’école à cheval, mènent les troupeaux dans les prairies, chassent  le renard avec « Pépé », passent les soirées au coin du feu à écouter des contes et dorment avec les « Mémés ».

Ce devrait être une enfance idyllique pour Yerzhan et son amie Aisulu, au milieu des merveilles sauvages d’un pays où la narration épique est le fondement de la culture, et où les steppes sont un vaste terrain de jeux.

Mais leurs vies sont perturbées par les explosions nucléaires expérimentales qui balayent sous et sur les maisons, «du grondement, ou du ciel qui s’obscurcissait, ou du soleil nouveau qui s’élevait dans le ciel noir, ou du champignon qui surplombait la steppe».

©Andrea Bruce

Shaken, le père d’Aisulu amène un groupe d’écoliers sur son lieu de travail dans la zone nucléaire et visitent le lac interdit : «Un lac de conte de fées, au beau milieu de la steppe plane et régulière, une étendue d’eau vert émeraude où se reflétaient les rares nuages égarés. Ni mouvement, ni vagues, ni rides, ni tremblement — rien qu’une surface luisante, vert bouteille».

Yerzhan ignorant les avertissements, s’enfonce témérairement dans ses eaux denses tel ce garçon de la légende, Wolfgang, qui « suivit la lune sans s’arrêter, incapable de reprendre ses esprits ou de résister. La lune marcha sur l’eau, l’attirant encore plus près avec sa chanson. Le garçon la suivit et, tandis que la lune ne laissait qu’une trace argentée scintillante, pleine de sonorités magiques, il s’enfonça de plus en plus profond dans l’eau. Son âme sans poids semblait voler derrière la lune, mais son corps marchait».nuclear-base-semipalatinskLa vie continue, comme si de rien n’était, et la logique interne du récit permet de comprendre pourquoi Yerzhan cesse de grandir. Le tourment d’un homme coincé dans le corps d’un garçon est reflété par l’anomalie d’Aisulu, qui devient anormalement grande, comme l’herbe sauvage après les explosions.

L’auteur nous transporte dans un paysage magnifique et féroce comme aucun autre dans la littérature occidentale, «le soleil cru de la steppe, féroce dès le matin, l’ombre des tamaris et des bosquets de saksaouls rafraîchissait les gouttes de sueur».

Hamid-IsmailovLe roman capte toutes les nuances émotionnelle et atmosphériques et nous oblige à réinventer le passé.

La prose est lumineuse et les allégories nombreuses, comme s’il y avait une fatalité nucléaire : «Le destin joue de sales tours à tout le monde, se disait-il. Les gens vivent leurs vies à des vitesses variables.»

Poétique, dense, c’est un roman d’héritage historique choquant, de vérité brutale, de beauté extraterrestre et d’intensité physique qui marque à jamais.


dans-les-eaux-du-lac-interditDans les eaux du lac interdit d’Hamid Ismaïlov
Publié par Denoël, le 20 Août 2015
Prix: 12,00€


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