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Depuis le midi de la France, les Crumb font toujours feu de tout poil

20 août 2014 > > Soyez le premier à réagir !

Le point de vue qu’offre la commune de Sauve, dans le Gard, ne déroge pas au genre de village reculé sur la route de Nîmes, aux pieds du massif cévenol, constitué de maisons de pierres anciennes qu’un pont sur la Vidourle permet d’atteindre, pour une balade appareil photo au tour du cou.

Deux bars joliment décorés, une poste et sa cabine téléphonique, et un restaurant dont la terrasse est décorée de lampions de fête : rien dans ce village de 2.000 habitants ne vous met à l’abri de la surprise de constater que la galerie d’art, à l’entrée du bourg, ne renferme pas les habituelles croûteries locales (devant lesquelles votre regard se baisse habituellement par gêne), mais des œuvres originales du fantasque dessinateur américain Robert Crumb.

crumb-villageRobert Crumb n’est sans doute plus l’inconnu de personne dans le village, qui l’a vu arriver avec femme et enfant au début des années 90, avec son éternel chapeau, ses petites lunettes rondes, et sa grande carcasse maigrelette et visuellement inoffensive. Avant de comprendre que cet exilé volontaire était bien celui qui, en 1969 aux États-Unis, n’était pas plus intéressé que cela par les premiers pas de Neil Armstrong sur la Lune, quand ce nombre, loin d’être anodin pour un esprit sexo-centré comme lui, allait déclencher une volée rugissante de croquis tout de fantasmes joyeusement furibards.

crumb-8Né en 1943 à Philadelphie, celui qui a été considéré comme le chantre underground d’une nouvelle voie du comics avait estimé dans ces années-là qu’une dose massive de pilules de LSD pouvait avantageusement remplacer les osties bénies d’une Amérique puritaine, qui se masturbait encore sous les draps en regardant les images de Betty Boop.

Vingt ans d’éditions de comics qui ont tous fini aujourd’hui comme des objets cultes, rassemblés dans les plus grands musées du monde entier, n’ont sans doute pas convaincu Robert Crumb de se sentir à l’aise dans un pays dont l’excitation permanente pour la réussite et la frivolité le glaçaient. Et l’amenèrent à suivre sa tornade chérie, Aline Kominsky-Crumb, pour un saut vers le Midi de la France, dans l’intimité d’un retrait au monde qui, jamais, ne sonna comme un air de retraite.

crumb-5Et la question ne fut sans doute pas d’avoir un autre point de vue que sa compagne, pour laquelle son amour ne fut jamais une option, mais son oxygène vital.

De toutes ces années, où il incarna, pour quelques uns, le symbole d’un érotomane dégoûtant (dont les extravagances gribouillées étaient frappées du sceau « Explicit Scenes« , n’empêchant en rien d’être dévorées par ses innombrables fans) et, pour tous les autres, un infatigable conteur de récits jouissifs de fantasmes sans discussion possible, Robert et Aline ont tiré un recueil de planches autobiographiques, dessinées à quatre mains, souvent tête par dessus cul, « Parle-moi d’amour !, 35 ans in love« , chez Denoel Graphic (2011, prix neuf 35 euros).

crumb-335 ans de vie commune y sont narrés avec son lot de sujets ordinaires (des interrogations personnelles sur le sens de leurs vies aux infatigables hésitations d’Aline entre son envie d’un repas ou d’une yoga-fellation à son Rabbit chéri), quand le tout est traversé par une tendresse et une auto-dérision qui éclairent définitivement la plus grande obsession de Robert Crumb, et d’Aline : rien ne remplace l’amour, fut-il difficile à justifier au reste de la terre dans sa façon de rester en vie, c’est à dire dans l’envie.

crumb-2De la transparence proposée et assumée de coucher sur ces cases leurs relations au grand jour, 35 ans durant, se dégage une proposition confondante, tant elle apparait comme un anti-manuel du couple : faire de l’autre le spectateur attentif de ses doutes, de ses vices, de ses écarts et de ses pensées les plus inavouables.

Et qu’importe finalement que ses lecteurs soient les anciens amis laissés en Amérique, les nouveaux voisins dans Sauve, ou leur fille Sophie, qui lira dans ces pages ce qu’elle avait perçu de l’autre côté de la cloison de sa chambre d’adolescente.

crumb-6geneseA ceux qui insinuèrent en 1999 (lorsque le Festival d’Angoulême lui octroya son Grand Prix) que Crumb était fini, il répondra 10 ans plus tard que ce jour maudit n’avait pas lieu d’être, en sortant une impressionnante Génèse dessinée dans sa totalité, à mille lieux de tous ce que les ricaneurs pouvaient imaginer de lui.

Deux ans plus tard, en 2011, parut ensuite ce recueil d’amour, de joies et de doutes, un journal intime impensable qui s’impose comme un monument de la bande dessinée, un roman graphique unique et indispensable.

Cet été de 2014, dans la petite galerie où sont exposés ses travaux les plus récents, déplaçant en cela nombre d’Américains dans le petit village du Midi de la France, un dessin trompeur indique un « THE END » comme un pied de nez à ceux qui le prendraient, cette fois-ci au sérieux.

crumb-galerieLa journée se termine à Sauve, les habitués commencent à prendre leurs tours de garde devant les verres de mauresques alignés au comptoir. Ici, la seule inquiétude qui se lit sur les visages est de savoir si le village va reprendre un pet d’orage comme le week-end précédent, et concernant ce drôle de duo américain, les visages ne vous font même pas le plaisir de changer de façade : « Les Crumb ? Ben, pas plus tard qu’hier, le couple mangeait là, au restau sous les arbres…« .

crumb-sonnetteLa galeriste contactée par téléphone avait pourtant expliqué que Robert Crumb était « aux Etats Unis en ce moment« , sans insister sur le fait qu’il n’avait pas choisi cet endroit pour se faire réveiller en pleine sieste par un journaliste curieux, et que cette explication suffisait depuis 20 ans, sans prendre une ride. Mais elle rajoute : « Par contre, Aline prodigue ses cours de yoga au village, ce n’est pas loin, si vous voulez vous inscrire pour septembre prochain... ».

aline-yogaLa lumière tombe plus vite que la journée, les nuages s’amoncellent au dessus de la Vidourle : ce soir, les Crumb resteront sans doute chez eux, et aucun programme télé ne devrait pouvoir les dissuader de ne pas se courir après, ou dans les bras l’un de l’autre.

crumb-et-alinelivre crumb et aline


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