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‘Dheepan’ : la Palme d’Or de Jacques Audiard, pas obligatoirement la vôtre

28 août 2015 > > Un commentaire

La Palme d’Or remise en mai dernier au réalisateur Jacques Audiard pour son septième film, Dheepan, a fait plaisir aux fidèles de son cinéma, et sans doute aussi à ceux qui ont eu plaisir de constater que l’on pouvait triompher à Cannes en étant français, ce qui n’est pas la meilleure façon d’aborder cette oeuvre au moment où elle est sur les écrans depuis le mercredi 26 août.

On y retrouve sans surprise la patte sombre du cinéaste, quand son personnage principal doit trouver sa place dans un environnement de violence auquel il est confronté, ce qu’avait eu à faire avant lui Tahar Rahim dans Le prophète (2009), Emmanuelle Devos dans Sur mes lèvres (2002) ou Mathieu Kassovitz dans son premier film, Regarde les hommes tomber (1994).

Ici, le cadre est celui d’une banlieue de Poissy qui fournit le point de chute de Dheepan, le nom que s’est donné cet immigré parti du Sri Lanka avec une femme et une petite fille inconnues, pour faire famille et fuir son pays.

dheepan-audiard-5Avant, comme beaucoup d’autres, il a vendu à la sauvette des gadgets débiles, jouant à cache à cache avant la police, avant de trouver un travail de concierge dans l’aile D d’une barre d’immeubles où, en face, on ne compte pas sur Pôle Emploi pour vous remplir les poches.

L’adaptation à un milieu pas forcément bucolique vaut moyen d’être sûr de rester, quoi qu’il arrive, ou presque : sur la fin du film, ceux qui, dans leur narco-business, l’ont considéré comme un pousse-bennes à ordures devront comprendre qu’il fut un enfant-soldat tamoul (la première partie véridique du CV de son comédien principal non-professionnel).

La défense de son territoire affectif passera par l’obligation de serrer à nouveau ses pognes sur une crosse de pistolet. Ou sur un manche de tournevis, à hauteur du plexus qui s’avance vers lui.

dheepan-audiard-3A l’unanimité de ses autres films, celui-ci se confronte à un doute entendu et discuté sur ce basculement « viriliste » de justicier dans la ville, ou d’une peinture caricaturale des « no go zones » de la banlieue française.

En filigrane, la question est posée à son personnage de son obligation ou de son excitation à passer d’une guerre à l’autre.

Passons-en donc par là, puisque lui est posée la question de sa responsabilité d’auteur.

La fiction donnée ici ne semble pourtant jamais emprunter le cadre d’un témoignage véridique, ou alors il faudrait reprocher au décor d’un film de devoir porter, au-delà du plausible, un label sociologique estampillé Ministère de la Ville ou CNRS.

Sans doute que l’appréhension aurait été différente si le film avait été américain, situé à Baltimore comme pour la série The Wire de David Simons et Ed Burns qui fait de ses quartiers pauvres le théâtre d’une violence sociale et criminelle sans solutions.

Le passage à l’acte de violence irrigue le cinéma depuis sa création ou presque, comme l’a adopté le roman noir : seul le talent de l’auteur le rend compréhensible et acceptable, ou pas.

Dans quelle époque vivons-nous que la fiction se doive de justifier son creuset, et d’être ainsi taxée d’avoir franchi des limites que la véracité ou la sincérité n’auraient pas acceptées ?

dheepan-audiard-2La réponse essentielle qu’apporte Dheepan à cela porte finalement plus sur la perception qu’a chacun des spectateurs sur ce que doit être, ou pas, une Palme d’Or.

Poésie et naturalisme font meilleur ménage que mâchoires crispées et images de violence, même si, par le passé, Tarantino reçut une Palme d’Or pour son sanglant Pulp Fiction, en plein génocide du Rwanda.

En ce sens, Dheepan pourrait ne pas être votre Palme d’Or. Il est possible qu’Audiard et son acolyte scénariste Thomas Bidegain s’en contrefichent, quand l’essentiel, même pour eux, n’est pas obligatoirement là.

Il est plus difficile par contre de statuer que Dheepan soit le meilleur film d’Audiard, son récit étant à l’évidence moins ouvert aux coups du destin, à la lutte intérieure incertaine, son impact visuel moins remarquable que ses précédents, jusqu’à ses ellipses floutées moins convaincantes
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A trop vouloir nous amener à comprendre qu’une deuxième identité n’efface jamais complètement la première, le film se rétrécit sur une narration trop rectiligne, plus autoritaire que par le passé, même si remarquablement portée par ses interprètes non-professionnels sri lankais.

L’intimité de cette famille de fortune, et sa distance sociale aux contraintes qui lui sont imposées (quotidien, sexualité, vie en banlieue, école, petits travaux), forment le coeur le plus intéressant de la narration, dans ce qu’il révèle, derrière le barrage de la langue, des blessures intérieures non effaçables.

dheepan-audiard-4Mais c’est le personnage du caïd de la barre, interprété par Vincent Rottiers, révélé en 2002 par Les Diables de Christophe Ruggia, qui laisse entrevoir le film d’Audiard que nous aurions aimé voir : un individu, yeux dans le vague, sans la boussole lui permettant de fixer un point de bonheur et de repos dans son existence.

Au final, Dheepan est une proposition de cinéma parfaitement remarquable, au sens littéral, la statuette en or entre les mains de son réalisateur valant comme souvent récompense d’une trajectoire forte, et pas uniquement détermination d’un point précis de magnificence.

A voir, assurément, dans les bonnes salles près de chez vous.

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dheepan-afficheDheepan, sortie le 26 août 2015

Réalisé par Jacques Audiard (1h49), avec Antonythasan Jesuthasan, Kalieaswari Srinivasan, Claudine Vinasithamby, Vincent Rottiers

A l’affiche au Cinéma L’Atalante de Bayonne, au Royal de Biarritz, au Sélect de St Jean de Luz


 


Commentaires

Une réponse à ‘Dheepan’ : la Palme d’Or de Jacques Audiard, pas obligatoirement la vôtre

  1. Une palme d’or ne doit-elle finalement pas aussi nous parler de notre actualité mondiale ?… Ici, les migrants. C’est le cas pour Audiard. Ce fut aussi le cas pour Kéchiche développant les amours homosexuels en plein débat sur le mariage pour tous. « Malins » diront certains. « Merci à eux », me concernant.

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