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« Elle » de Paul Verhoeven : n’est pas Haneke qui veut, malgré son intention « Caché »

30 mai 2016 > > 2 commentaires

La déception a le temps de prendre place durant les 2h10 du nouveau film de Paul Verhoeven, « Elle », dont les ouragans espérés se révèlent plutôt être une suite d’exaspérations finalement peu signifiantes au regard d’un film très similaire, « Caché » du réalisateur autrichien Michael Haneke.

Dans la deuxième scène du film, Michèle (interprétée par Isabelle Huppert) ramasse les débris d’objets en porcelaine, renversés au cours du viol par un homme masqué, dont elle est vient d’être victime.

elle-verhoeven-2De façon méthodique, elle efface les traces possibles de l’agression, et redonne à sa maison bourgeoise de la région parisienne les apparences d’accueil qu’elle doit conserver.

Les ravages dans le corps et l’esprit de Michèle sont à découvrir tout au long du film « Elle », de Paul Verhoeven, sélectionné au dernier Festival de Cannes, et sorti dans les salles depuis quelques jours.

La première ambiguïté travaillée par l’adaptation au cinéma du roman « Oh.. » de Philippe Djian tient en cette seconde scène : quelqu’un est entré « à l’intérieur » du monde de Michèle, l’intérêt du spectateur est de suivre l’étendue des dégâts que cela provoque, dans son corps physique et dans son corpus social.

Une fois posée l’équation de départ, ce cinéaste des interrogations constantes entre la réalité et le fantasme peut crier « Action » dans un terrain balisé pour lui, entre la sadisme et le masochisme.

Et cela fonctionne globalement à vide, à l’image de la mécanique habituelle des récits de Philippe Djian : récits explosés, enchâssés dans une psychanalyse soigneuse, mais trop rarement incarnée pour toucher au cœur à chaque fois.

elle-verhoeven-4Le film adopte les mêmes tics, fait du surplace entre des sphères opposées, soigneusement disposées tout au (très) long d’un film, qui se contente de réciter le vocabulaire verhoevenien sans aucune surprise, et guère plus d’émotion :

le sexe sans amour offrant pour pas cher la possibilité de survivre, de façon hygiénique, tout en générant un fantasme de brutalité et de mort  ;

la bourgeoisie entre l’étouffement des rires convenus et la noirceur extrême de sa laideur intérieure ;

la faillite de la famille dans ses obligations de lignées (maternelle, filiale, recomposée) et les passés-charniers qu’elle véhicule avec lui ;

la fin du monde de l’art (celui des écrivains) et l’avènement du jeu vidéo comme cimetière des talents…

On se demande assez rapidement ce qui nous sera épargné, et tandis que se déroule la deuxième moitié du film, striée des fils blancs qui la soutiennent, on se dit que, finalement, on aurait peut-être mieux fait de revoir un autre film paranoïaque et pervers comme Caché de Haneke (2005).

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« Caché » de Michael Haneke

Là où les passés traumatiques, et l’impossibilité de correspondre aux masques sur les visages, forment avec « Elle » un appétit d’auto-satisfaction, les mêmes thématiques sont exposées de façon nettement plus flamboyante chez Haneke, également plus à l’aise de son côté dans les palmarès de Cannes.

Il n’est pas question ici de dresser l’impossible statut quo entre deux réalisateurs, mais de constater à quel point est forte la différence de travail au corps des malaises, sur ces deux films, « Elle » et « Caché », dont les récits sont curieusement très proches.

Chez Verhoeven, le film sert surtout à rappeler la dimension réelle d’un cinéma sulfureux qui l’a identifié par le passé, et seul ce but semble l’avoir guidé, là où Haneke transperce plus profondément les piliers de nos histoires enfouies, et leurs ambiguïtés constantes (également dans « La pianiste », trois fois primé en 2001 à Cannes).

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« La pianiste » de Michael Haneke

Chez le réalisateur autrichien, on regarde avec effroi se déconstruire les rapports les plus essentiels à la beauté. Ici, de n’avoir jamais su fixer ce repère, le cinéaste néerlandais n’introduit qu’une ligne de flottaison molle à des troubles qui sont loin des ouragans espérés, loin des Basic Instinct qui ont fait sa réputation.

La distribution des rôles est sans grande saveur ni surprise (à l’exception de Laurent Lafitte, sociétaire de la Comédie Française, qui a rarement été aussi mauvais que dans ce rôle d’impavide souriant).

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« La pianiste » de Michael Haneke, ou « Elle » de Verhoeven ?

Tout tourne autour de la capacité d’Isabelle Huppert à se délecter du jeu de scènes noires où elle a excellé par le passé, mais qui l’enferme aujourd’hui dans une caricature d’elle-même, toujours à la même place (bourgeoise par terre et tuméfiée).

Sans rien spoiler de « Elle », une scène, visible deux fois dans le film, montre Michèle se garer dans son quartier face à sa maison.

elle-verhoeven-1Une ruelle étroite, sans doute à sens unique, vide, dans laquelle elle s’obstine à garer son véhicule pile en face de celui de ses voisins (Laurent Lafitte et Virginie Elfira).

Pile, mais alors, parfaitement PILE EN FACE.

Cela n’a guère de sens, sinon de reproduire la symbolisation spatiale des doubles oppositions permanentes des thèmes du film (sexe et mort, vie et destructions, famille et traumas, etc).

La place du spectateur semble définie là, qui doit trouver un passage entre les deux aspects du sujet, entre les deux voitures.

Dans la vraie vie, et dans ce film, l’exaspération est le seul sentiment provoqué, c’est un regret qui s’impose dès la sortie de la salle.

Car à nous faire dérouler le film dans ce genre d’archétypes constant, comme une ville où toutes les voies de passage/compréhension seraient des ruelles ainsi obstruées, Verhoeven nous lasse.

Le plus simple est de ne pas y passer trop de temps, ou de rebrousser chemin.


elle-verhoeven-14Elle de Paul Verhoeven
France – Allemagne (2016) – 2h10 – Thriller – Interdit au moins de 12 ans

Actuellement sur les écrans de L’Atalante Bayonne, du Royal de Biarritz, du Select de St Jean de Luz, …

 


Commentaires

2 réponses à « Elle » de Paul Verhoeven : n’est pas Haneke qui veut, malgré son intention « Caché »

  1. Etienne Rousseau-Plotto dit :

    Bravo pour votre analyse brillante que je découvre après avoir vu l’œuvre ; c’est exactement ce que j’ai ressenti dès les premières minutes : un film « vain », inessentiel, avec une actrice de grand talent qui se répète inlassablement (mais de façon très lassante pour le spectateur). Trop de thèmes abordés, trop de ficelles. Regrets.

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