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‘Estro’ et ‘Nocturnes’ : deux coups de maître de Malandain pour défier la mort

3 juin 2015 > > Soyez le premier à réagir !

Enfin proposées au public de Biarritz, les deux nouvelles créations du chorégraphe Thierry Malandain, Estro et Nocturnes, ont dépassé une féerie habituelle, pour un voyage inattendu et sublime vers une fin de toutes choses.

La beauté révélée d’Estro n’a pas réellement été une surprise, hier soir à la Gare du Midi de Biarritz, qui n’avait pas encore eu l’occasion de voir le chorégraphe Thierry Malandain dans « son jardin » du CCN (à Donostia, Reims et aux Etats-Unis auparavant).

Sa dernière création est rythmée par l’Estro armonico Op.3 de Vivaldi, œuvre tyrannique d’enthousiasme dansé, éreintante pour les corps, pour la mémoire aussi de Malandain, qui confie dans le livret avoir pleuré d’épuisement comme danseur, du côté de Nancy, quand il n’était pas encore ce qu’il est devenu.

Il lui a donc agrégé la figure du supplicié, dont le Premier d’entre eux se trouve dans l’Évangile, et pour lequel on n’a guère trouvé plus déchirant que le Stabat Mater du même compositeur.

estro-malandain-2Non relié aux Nocturnes précédentes, l’équilibre des tableaux, des figures dansées et de cette dose de fantaisie qui fait patte : tout fonctionne par soi-même.

Mais c’est bien la pièce introductive qui permet d’y apposer, sans trembler, le mot « sublime » qui a rempli le coeur unifié d’une salle pleine.

Pour se justifier, il faudrait revenir à sa définition physique, ce passage brutal du corps solide vers l’état gazeux, aérien, vaporisé. Ce « plus rien » que seule notre âme considère comme un monde, à part.

Traduit par Malandain : prendre ses 20 danseurs, et les faire disparaitre corps et bien. Les guider vers la perte d’eux-mêmes, vers cette dernière sortie, plus inéluctable que la limite d’âge. La fin de l’être.

Et la surprise est totale.

Depuis tant de créations passées, sa troupe danse autour de la mort sans s’y confronter. Comme une question tabou, quand l’invitation à la danse pourrait seulement consister à échapper à la gravité.

Pas là, pas dans ces Nocturnes de Chopin, prises au pied de la lettre pour leur parfum romantique, pour la certitude de notre passage de la vie vers la mort, sans pouvoir en discuter.

On peut en danser l’épreuve. Jouir de l’instant où l’autre bord n’est pas encore atteint. Ce n’est pas enfantin et stupide, si l’on comprend que la seule possibilité est de se situer au-delà du spectacle, plus près d’une vérité intime que de la joliesse.

Sur scène, une mince bande latérale sur le plateau engage donc les 20 interprètes à être un peu plus que les instruments du seul désir du chorégraphe : personne, pas même Malandain, n’a l’autorité nécessaire pour cette confrontation.

Les trente minutes proposées respirent d’un dialogue mâture entre les danseurs et l’ultime intime.

Invoquer les années de travail derrière soi. Interroger sa vitalité de danseur. Quitte à s’allonger par terre, ne plus bouger, proposer le comble de l’immobilité. Mais finir par se relever.

Jamais il n’a été marqué dans le livret offert aux spectateurs que ces danseurs monteraient au front, regard droit, et empoigneraient nos propres questionnements pour défier l’inégal.

Que la poétique des danseurs se dirigerait, mâchoire fermée, vers la politique de la danse. A la vie à la mort. Tant que le Grand Barbu nous accorde ce souffle.

Débarrassé de l’idéologie autoritaire mais voué au « ensemble », il n’y est pas non plus écrit que Thierry Malandain a créé un premier ballet communiste contre la mort.

Sa victoire d’un soir seulement s’est émue de voir des larmes couler sur nos joues.

Pour ceux qui les auraient loupées, Estro et Nocturnes seront redonnées aux Estivales de Biarritz, les 5 et 6 août prochains.


 


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