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‘Extra pure’ : la première mort (par overdose) de Roberto Saviano

30 mars 2015 > > Soyez le premier à réagir !

Après Gomorra, Roberto Saviano continue son enquête sur le trafic mondial de cocaïne, ne cachant plus rien dans Extra pure de l’abime dans lequel il s’est débattu, en refusant d’en sortir à son corps défendant.

Il ne s’agit pour lui de la même mort que les multiples exemples que Roberto Saviano livre dans son dernier opus, Extra pure.

L’auteur de Gomorra (le livre, 2006, et la série télé, en 2014) ne terminera pas égorgé, décapité, pendu par les pieds, éventré et livré aux chiens, ou bien torturé des jours durant, avant d’être dissous dans de la chaux vive.

Sa plongée dans les abimes des narco-trafiquants, de l’Amérique latine à son Naples natal, des confins russes aux plus grandes places financières mondiales, Roberto Saviano la décrit comme un voyage sans retour, loin de toute possibilité de retrouver le chemin d’une paix intérieure.

saviano-extra-pure-3Au premier choc ressenti à la publication des mécanismes de la mafia calabraise, il en a repris une dose, puis une autre, chaque page recouvrant de ses lignes le marché de la cocaïne, qui agit sur lui comme s’il en consommait concrètement.

Il n’y en a jamais assez. Et il lui est impossible de s’arrêter.

saviano-extra-pure-1Il faut tout décrire, tout vivre, quand bien même votre existence se déroule entouré de gardes du corps qui passent plus de temps avec lui qu’avec leurs épouses, confiera Saviano.

A la monstruosité de ce trafic mondial qui ne connait pas la crise (350 milliards de dollars annuels, d’après l’auteur), il dégage un arrière-plan de l’ordinaire de l’horreur, des milices Zetas mexicaines à leurs homologues colombiennes, des traces de sang et de tripes qu’Internet ne dissimule même pas.

Il suffit de taper Zeta executions sur Google pour voir les vidéos d’un terrorisme de peuples, avertit Saviano, et la vérification fait mouche. Et vous oblige à fermer la page tout de suite, effectivement.

extra-pure-saviano-cabritoEt le journaliste romancier italien multiplie les exemples, les fils qui les relient, les logiques à l’œuvre, l’impunité quasi totale qui l’accompagne (seul 10% du trafic serait concrètement stoppé d’une façon ou d’une autre).

Jusqu’à nous bourrer le crâne de la certitude qu’il cherche à démontrer dans ‘Extra pure’ : le monde n’est pas ce que nous voyons. Suivre la piste de la drogue est le seul moyen de voir clairement toute l’actualité internationale.

Et surtout financière, au moment où le narco-capitalisme s’est présenté comme le moyen de renflouer un système bancaire à l’agonie, étant le seul à pouvoir fournir du liquide par blanchiment massif.

La paranoïa gagne, l’overdose n’est pas loin.

Il l’admet, le confesse lui-même : il est devenu un monstre.

Il a ingurgité des montages de rapports du FBI, de la police mexicaine, et des torrents d’articles de la presse internationale, qu’il ne prend pas toujours la peine de sourcer.

Et il s’est peu à peu transformé en ces personnages à la Tarantino, qui vous racontent des histoires de trafiquants et d’arnaques comme personne, qu’il n’est pas envisageable de stopper en demandant « mais comment tu as pu connaitre tout ça, toi, dans ta chambre d’hôtel gardé 24 heures sur 24 ? ».

L’incrédulité n’a pas sa place, dans ce livre monstrueux, car il parle du martyr accepté, de sa foi chevillée à sa souffrance. Jusqu’au calvaire.

Roberto Saviano est mort. Tout au moins celui qu’il aurait pu être.

Il ne sera pas cet écrivain talentueux qui aurait pu nous parler toute sa vie durant de la beauté des choses, c’est fini, c’est trop tard.

La coke a envahi ses pensées, ses yeux, et obstrué son attente de la vie. Il n’ y a plus que cela, et l’on en ressent autant de la tristesse, de la douleur que de l’admiration.

extra-pure-saviano-4J’ai déjà donné. C’est ma faute si je continue maintenant à crier et si j’ai la sensation que plus personne n’est disposé à m’écouter. Ma faute, si les articles que je persiste à consacrer au sang versé sur les places de coke glissent de plus en plus bas sur la page d’accueil du site du journal.

Ma faute si les posts les plus cliqués et partagés sur ma page Facebook concernent depuis longtemps des sujets qui n’ont rien à voir avec les dynamiques à l’œuvre aux ports de Naples.
/…/
C’est une douleur qu’on ne guérit pas avec du mercurochrome ou en y posant des points de suture. Elle me regarde comme nous regardent toutes les choses qui font souffrir au plus profond de nous-mêmes : notre chair, nos enfants, ce que nous avons de plus intouchable.

Et notre mort, qui ne regarde que nous.

Jusqu’au jour où quelque chose ou quelqu’un me tuera, je ne pourrai rien faire d’autre que de continuer à jouer mon numéro.


extra-pure-saviano-1Extra pure, de Roberto Saviano

Editions Gallimard, paru le 16 octobre 2014
465 pages, 21,90 €


 


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