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‘J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd’ : le monde du silence superbement rendu visible

19 février 2016 > > Soyez le premier à réagir !

Le cinéma l’Atalante de Bayonne a fait salle comble ce mardi 16 février avec la projection du documentaire de Laetitia Carton, deux séances encore à venir pour ce plébiscite pour la langue des signes et plus largement, pour une culture à part entière, celle de la communauté sourde.

Il faut commencer par le rappeler tout de suite : après son avant-première mardi 16 février dernier au cinéma L’Atalante de Bayonne, en présence de la réalisatrice, la diffusion très indépendante du documentaire J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd de Laetitia Carton se prolonge de deux nouvelles séances dans ce même cinéma, le samedi 20 février à 19h et le mardi 23 février à 17h15.

yeux-sourds-4Cette histoire des sourds nous est contée en suivant leurs espoirs, leurs solitudes, tandis que nos yeux glissent vers leurs mains, leurs regards, leur dignité, leur joie.

Comme la réalisatrice Laetitia Carton, nous touchons du doigt, émus, la poésie du langage des signes, comme la découverte pour la première fois d’une langue à comprendre, à partager.

Par le verbe autant que par le corps

yeux-sourds-1Ce long métrage emploie tout d’abord la forme épistolaire à destination posthume de Vincent, un ami sourd de la réalisatrice, décédé il y a dix ans, « Je lui donne aujourd’hui des nouvelles de son pays, ce monde inconnu et fascinant, celui d’un peuple qui lutte pour défendre sa culture et son identité », comme l’indique une des lettres dites par la réalisatrice.

Ces lectures ponctuent le chemin emprunté par le film, mais tout le reste des mots prononcés le sont par des gestes, la langue des signes comme première langue.

Sur cette route parsemée de témoignages, il nous est permis de comprendre le pourquoi de la colère d’une communauté qui n’arrive pas à se faire entendre. L’injustice prend corps, peu à peu et nous mène vers une réalité à combattre : celle de la marginalisation sociale et de la médicalisation systématique d’une différence.

Avec ce film, je remonte aux racines du mal-être des Sourds : l’interdiction de la langue de signes pendant plus d’un siècle, la difficulté à pouvoir grandir dans cette langue, encore aujourd’hui, et la souffrance qui en résulte, faite d’isolement, de déni et d’incompréhension. En parallèle, je lui raconte mon trajet au pays des Sourds depuis sa disparition. Au fil du film c’est toute la richesse de ce monde inconnu et fascinant que je veux faire partager au spectateur, celle d’un peuple que la Langue des Signes façonne, et qui agit, lutte pour défendre sa langue et sa culture, sa différence.

Un échange permanent entre le film et tous les spectateurs

yeux-sourds-6Comme Laetitia Carton, nous touchons du doigt, émus, la poésie. Comme elle, on a l’impression qu’on nous parle pour la première fois.

Les corps s’expriment, s’exaltent avec finesse. Le documentaire rejoint le sublime par la présence de Levent Beskardes, poète, comédiens, metteur en scène, le premier à recevoir les mains d’or du meilleur comédien sourd.

Lors d’une séance de chant signe, la chanteuse Camille, lui et un petit groupe d’entendants et de sourds vont donner corps et âme à la musique, exaltant notre nature primitive, lui ouvrant nos intellects.

Le film a commencé il y a 1h45 et force est de constater que nous avons oublié les mots, pourtant, l’échange est là, plus que jamais.

Une légitimité sociale absente

Intervenants sourds, professeurs de langue des signes, enfants, parents d’enfants sourds, militants, comédiens forment un kaléidoscope passant du message collectif aux réalités individuelles.

L’émotion culmine au basculement de la culture des signes vers la détresse sociale.

Celle des familles ne trouvant pas de classes bilingues, l’impossibilité de poursuivre des études et par la suite, la complexité de trouver un emploi, sont les réalités chevauchées par une langue dont la légitimité ne trouve pas d’existence sociale.

Les familles des enfants dont la surdité est décelée tôt, même bébé, sont découragés par la médecine qui privilégie la méthode orale et les implants.

A ce jour, 100 enfants sourds sur 16 000 sont scolarisés en classes bilingues et bénéficient d’un épanouissement légitime et adapté.

Depuis 1880, l’interdiction médicale de la langue des signes

La langue des signes est stigmatisée comme « un enfermement » par le corps médical quand ceux qui la portent la vivent comme une ouverture totale vers l’autonomie et la socialisation.

yeux-sourds-3Cela ne date pas d’aujourd’hui, comme le raconte le documentaire via une longe marche à travers l’Europe dont la destination est Milan, ville : en 1880, des médecins entendant se réunirent et décidèrent de favoriser la méthode orale pure à la langue des signes.

Langue des signes interdite durant des années, mains attachées dans le dos pour ne pas que les sourds signent, stérilisation des femmes donnant vie à un enfant sourd, nous rappellent l’oppression des minorités et de leurs langues, leur lien social douloureux avec les majorités.

Ici aussi, au Pays basque, cette vérité ne saurait être contredite.

« Notre communautarisme existe pour nous mener vers l’universel »

yeux-sourds-8Ce message subversif et libertaire est mal reçu par nos politiques, « tellement profond que pas entendu ».

Les sourds sont des étrangers dans leur propre pays et se défendent, vaille que vaille, comme « un petit village d’Astérix », bien insignifiant pour le monde des entendants : un handicap dont Laetitia Carton dévoile à quel point il n’est qu’une situation imposée par une société, et non un état à proprement parler.

La réalisatrice, qui a mit dix ans à réaliser ce long métrage pour lui donner toute l’épaisseur désirée, se confronte brillamment à deux réalités : celle d’un film magnifique déjà réalisé sur le sujet, « Le pays des sourds », de Nicolas Philibert (1994), mais face auquel la comparaison ne l’écrase pas.

Puis, il y a la richesse du sujet traité dont elle pense à parcourir chaque angle, mais qui, jusqu’à ce jour, n’intéresse pas la foule, effrayée bien souvent pas le silence.

Pourtant, comme le raconte la chanson de Richard Desjardin dont est tirée le titre du documentaire, il suffit de faire un pas et : « Tu entendras ma voix/Dans le ciel du faubourg. J’avancerai vers toi/Avec les yeux d’un sourd ».

Rétablir la justesse après la vulgarité de « La Famille Bélier »

Ce documentaire permettra de remettre les choses à leurs places en se distanciant de « La Famille Bélier » d’Éric Lartigau (2014), vulgaire manipulation commerciale, très mal perçue par la communauté sourde.

Entre la fausseté des signes exécutés par les comédiens entendants et le portrait impudique, voire insultant, des personnes sourdes, il était temps que leurs « paroles » retrouvent de l’espace et sa culture.


Bande annonce du film


Des écoles au Pays basque pour apprendre la langue des signes

yeux-sourds-affichePour information également et suite aux interrogations du public lors du débat qui a suivi le film :

L’association Signes Libres, à Bayonne (64) :
http://www.signeslibres.fr/

L’association Concept LCS à Hastingues (40) :
http://www.contactlanguesourde1.org/


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