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‘Je viens’, Emmanuelle Bayamack-Tam : ce regard aimant qui manque

10 avril 2015 > > Un commentaire

L’un des grands avantages de la négligence parentale, c’est qu’elle habitue les enfants à se tenir pour négligeables. Une fois adultes, ils auront pris le pli et seront d’un commerce aisé, faciles à satisfaire, contents d’un rien. À l’inverse, ceux qu’on aura élevés dans le sentiment trompeur qu’ils sont quelque chose multiplieront à l’infini les exigences affectives, s’offusqueront au moindre manquement et n’auront de cesse qu’ils ne vous pourrissent l’existence.

Voici comment Je viens, le roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam commence. Et avec cette introduction, nous somme dans le sujet immédiatement.

L’histoire :

Emmanuelle-Bayamack-Tam-2Autoportrait de trois femmes d’une même famille qui prennent la parole l’une après l’autre : la grand-mère nonagénaire Nelly, sa fille sexagénaire Gladys et sa petite-fille Charonne. Le peu de talent de Nelly pour le métier de mère a détraqué Gladys qui a son tour fait payer les pots cassés à Charonne. Charonne, elle, fait autrement…

Charonne, personnage récurrent des romans d’Emmanuelle Bayamack-Tam et narratrice de la première partie, est précisément celle qui vient chambouler l’ordre des choses.

Et de comprendre qui est Charonne.

Un personnage qui n’a pas été aimé, une quantité négligeable, et qui fait tâche avec sa peau sombre, ses cheveux crépus et ses lèvres trop grosses. Comme son corps, trop gros aussi, qui prend toute la place comme pour se faire remarquer et s’imposer aux yeux des autres.

J’ai lu cette histoire avec l’image de Gabourey Sidibe dans la tête, l’actrice dans Precious et la série tv The Big C.

Emmanuelle-Bayamack-Tam-3Elle est un personnage, dans tous les sens du terme. Une création littéraire mais aussi le rappel de vraies personnes qui sont forcément comme elle, avec la même force de caractère malgré un destin difficile qui l’a placée sur le chemin de la marginalité et de la différence.

La vérité c’est qu’il n’y a aucune consolation à attendre aujourd’hui, ni de la nourriture, ni de rien, ni de personne : la tristesse est trop grande et je suis trop petite.

C’est l’histoire de la vie mal faite, celle qui concentre les petites horreurs de la vie, l’enfance qui n’en a que le nom, le racisme ordinaire, les corps mal foutus :

Je transpire. C’est ce qui arrive fréquemment aux petites filles quand elles sont grosses et noires – et nous touchons là au principal motif de déception de mes parents, même si la tête sur le billot ils n’en conviendraient pas : je suis noire.

On y rencontre ces gens qui donnent des conseils pour mieux justifier leur égoïsme :

Tu ne prends pas assez soin de toi, Charonne.
Et pourtant, je vais à bonne école, entourée que je suis d’adultes qui se dorlotent, s’écoutent, se gâtent, et professent qu’on a d’abord des devoirs envers soi-même. Moi je veux bien […]Or on m’a appris à me compter pour rien, ce qui n’est pas un mince avantage dans la bataille de la vie, mais me pousse à la désinvolture concernant les soins à la personne. Il faut beaucoup s’aimer pour se consacrer autant de temps matin et soir. Je n’ai ni cet amour ni ce temps.

Mais il n’y a pas que Charonne. Il y a aussi sa mère et sa grand-mère, et les hommes de leurs vies.

À commencer par les parents adoptifs, Régis et Gladys, ces presque frère et sœur, qui se sont mis en couple, et, infertiles l’ont adoptée avant de vouloir la rendre à l’aide sociale à l’enfance, en vain.

Ils vivent au second étage, Nelly, la mère de Gladys et Charlie, le père de Régis, vivent au premier.

Nelly qui avant d’être avec Charlie, fut la fille du droguiste, celle qui s’est fait épouser par Fernand Chastaing, directeur de programmes à la radio, mais aussi producteur de musique et de films.

Nelly qui se souvient qu’elle fut une jeune femme de 19 ans, vierge, effarouchée, ignorante des choses du sexe et de l’amour, qui découvrit avec Fernand de 25 ans son aîné, ce qu’était le plaisir physique.

Mais c’est Charlie  beaucoup plus chiche en matière de désir et de plaisir dont elle tombera folle amoureuse après le décès de Fernand.

Un Charlie à l’âme simple, à la sexualité parfois ambiguë, dont la maladie mentale lentement mais sûrement le plonge dans la folie et le rend bigot, raciste, vulgaire et si différent de l’homme qu’il fut un temps :

On croit connaître un homme, on s’est faite à sa courtoisie, à sa gaieté de pinson, à ses manières affables, et puis soudain on se retrouve avec un roquet teigneux, un dogue éructant sa vindicte dans les termes les plus ignominieux, et déchaînant son ire sur une enfant innocente.

Et encore une fois de comprendre combien l’expression attribuée à De Gaulle « la vieillesse est un naufrage » sonne juste pour l’ancienne starlette puis vedette confirmée Nelly :

Je ne sais pas quand a eu lieu l’entourloupe, l’opération d’escamotage qui a substitué un monstre asexué à la beauté blonde, ingénue et radieuse que j’ai été, mais le résultat est là et il accablerait n’importe qui.  […]« Mon Dieu, mon Dieu, ce qu’on devient ! Qui pourrait croire que j’ai été si belle en voyant aujourd’hui mes fanons ballottant, mes yeux presque dépourvus de cils et la mousse éthérée de mes cheveux.

Quant à Gladys, c’est l’amertume qui la ronge, l’amertume d’avoir été une enfant négligée par une mère absente, trop occupée à tourner devant les caméras une version de la Belle au bois dormant combinant scènes d’épouvante et pornographie pure.

Elle est méfiante, inquiète, je suis sûre de moi – contrairement à lui, je connais les gens, leur insondable fourberie et leur non moins insondable vénalité.

Son seul bonheur vient de Régis qui l’aime telle qu’elle est, j’ai su que j’avais de la chance d’aimer Régis et d’être aimée de lui. J’ai décidé aussi que je n’abîmerais jamais rien ; qu’il n’y aurait dans ma vie nulle place pour le mensonge, la dissimulation, la tromperie, la trahison.

Enfin il y a le fantôme dans le bureau...

C’est un roman familial dans tout ce qu’il y a d’horrible et d’atroce dans le « mal amour ». C’est une leçon par l’exemple de ce qu’est la difficulté d’aimer.

Les parents tuent les enfants, et les enfants n’en réchappent que pour tuer d’autres enfants.

L’incompréhension, l’indifférence, les petits sentiments, la médiocrité de la vie ordinaire, tout ce qui fait grandir le ressentiment sont dans ce livre. Cru, franc et brutal, c’est un roman sans concession.

Mais c’est aussi une histoire qui parle de vie et d’amour malgré tout, même quand c’est injuste.

Si la vie était bien faite, l’amour irait à ceux qui le méritent, mais si la vie était bien faite, ça se saurait.

Emmanuelle-Bayamack-Tam-1


Emmanuelle-Bayamack-Tam-2Je viens, Emmanuelle Bayamack-Tam,

Editions POL, paru en janvier 2015
464 pages, 19,90 €


 


Commentaires

Une réponse à ‘Je viens’, Emmanuelle Bayamack-Tam : ce regard aimant qui manque

  1. Christian dit :

    Je viens de l’acheter. Encore pour ma femme!

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