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Joyce Carol Oates, l’écrivaine qui murmure à l’oreille des fantômes de l’Amérique

27 novembre 2014 > > Un commentaire

Ce serait très désinvolte de ma part de dire que l’aspect le plus notable de la littérature de Joyce Carol Oates est sa quantité. Et pourtant, à chaque nouvelle saison, un nouvel ouvrage.

Au cours des 50 dernières années, elle a produit plus de 50 romans, d’innombrables nouvelles, ainsi que des essais et articles sur d’autres écrivains.

montage--joyce-carol-oatesMais comme je le disais, ce serait très désinvolte et surtout irrespectueux de ma part de la considérer comme un geyser insouciant de pensées fictives et d’écrits. Contrairement à son compatriote John Updike, il n’y a pas de réelle corrélation entre l’hyperactivité et la diminution de succès.

Le problème d’Updike est qu’il réécrit ce qui est essentiellement le même roman, alors que la puissance prolifique de Joyce Carol Oates est admirable et certainement variée.

La gamme d’Oates est large: des œuvres littéraires graves, parfois choquantes : Viol, une histoire d’amour aux faits divers :  Petite soeur, mon amour , d’histoires d’horreur : Cher époux, aux livres pour jeunes adultes : Confession d’un gang de filles ou Le mystérieux Mr Kidder , d’une saga familiale :  Nous étions les Mulvaney , à une série de fictions gothiques amorcée avec Bellefleur, de son récit intime de veuvage :  J’ai réussi à rester en vie,  à un roman inspiré par Marylin Monroe : Blonde.

Et dans chaque histoire, cette touche sombre qui sonde non seulement la psyché de ses personnages, mais également celle du lecteur.

Avec son dernier roman, le robuste Maudits, Oates revient à la fiction historique (une plate-forme familière pour son talent) avec cette touche gothique pour laquelle elle est si bien connue. Avec des personnages historiques réels surgissant dans l’intrigue aux côtés des victimes et des joueurs vicieux, cette histoire d’horreur va vous hanter.

 L’histoire :

mauditsJusqu’alors un havre de savoir, paisible autant que réputé, Princeton est encore en ce mois de juin 1905, une communauté anglo-saxonne riche et privilégiée sous tous les rapports. Mais ce matin-là, à l »heure même de son mariage, au pied de l’autel, Annabel Slade, fille et petite-fille d’une des grandes familles des lieux, est enlevée par un homme étrange, vaguement européen, plus ou moins prince et qui, en fait pourrait bien être le Diable en personne. Et Princeton ne sera plus jamais comme avant.
L’affaire plonge non seulement les Slade dans la honte et le désespoir, mais elle révèle l’existence d’une série d’événements surnaturels qui, depuis plusieurs semaines, hante les habitants de la ville et ses sinistres landes voisines. Habitants parmi lesquels on compte Grover Cleveland (qui vient juste de terminer son second mandat à la Maison Blanche), Woodrow Wilson, président de l’Université, un individu compliqué obsédé par l’idée du pouvoir, ou encore le jeune socialiste Upton Sinclair et son ami Jack London, sans oublier le plus célèbre des écrivains/buveurs/fumeurs de l’époque, Samuel Clempens – Mark Twain, tous victimes de visions maléfiques.
La noirceur règne parmi ces personnages formidables que Josiah, le frère d’Annabel, décidé à la retrouver, va croiser au cours de cette chronique d’une puissante et curieuse malédiction : car le Diable est vraiment entré dans la petite ville et personne n’est épargné… à part le lecteur à qui est offerte avec ces Maudits une fascinante étude des moeurs et de l’histoire politiques des États-Unis au XIXe siècle.

Tel un numéro de ventriloquie, le roman débute par une note de l’auteur, non pas Joyce Carol Oates mais M. W. van Dyck II.

Maudits est un gros roman, avec des jeunes femmes, des demeures typiques, de l’horreur surnaturelle et, oui, des vampires. Mais il n’a pas un clair protagoniste – il se concentre autour d’une communauté exclusive à Princeton.

Les « nerds » littéraires seront ravis de voir Mark Twain, Upton Sinclair et Jack London apparaître dans toute leur gloire. Ceux qui aiment la politique s’intéresseront à Woodrow Wilson pré-Maison Blanche. Enfin, les hallucinations hystériques d’un Grover Cleveland vieillissant est à l’intersection de la fiction historique et de l’écriture gothique bien exécutée.

Upton Sinclair

Upton Sinclair

Maudits est un bel exemple du talent de Joyce Carol Oates : épais, mais lisible, littéraire, mais accessible.

Son activité de professeur de littérature à Princeton est à souligner, car sa connaissance littéraire, mais aussi beaucoup plus concrète d’un univers particulier, donne à ces forces d’un autre monde une réalité physique palpable.

Sa tapisserie de récits multiples comprenant lettres et extraits de journaux intimes explose de rage féminine et malaise masculin, en suggérant que les voix fantomatiques chuchotant dans les oreilles de ses personnages viennent de de l’intérieur, de quelque part de beaucoup plus profond.

Woodrow Wilson

Woodrow Wilson

Les femmes privilégiées de Princeton ne sont pas nécessairement satisfaites de leur rôle, ornements passifs et choyés, les hommes ne sont pas nécessairement convaincus que leur autorité est aussi incontestable qu’ils le prétendent.

« Dans notre société égalitariste, il est mal vu de se sentir supérieur à d’autres Américains ; les couches inférieures de toutes les sociétés humaines ont beau désirer ardemment se sentir supérieures à d’autres couches, plus inférieures encore, feindre qu’il n’en est rien n’en demeure pas moins un principe sacro-saint ; ce snobisme-là, sous toutes ces formes, est aussi aberrant que pernicieux. »

La Malédiction est-elle une visite démoniaque, ou une explosion sanglante de l’inconscient collectif ? Est-il possible, comme Upton Sinclair se demande vers la fin, que « la bataille d’Armageddon n’était pas plus imminente que les prophètes socialistes ne le pensaient. »

Maudits est une reconnaissance sans faille de la violence humaine et de la cruauté, notamment dans l’histoire américaine.

« Le problème est qu’aux États-Unis tous les sans-le-sou sont convaincus qu’il suffirait d’un peu de chance pour qu’ils deviennent milliardaires, et que de ce fait ils ne veulent pas mettre de bornes à la puissance des « barons voleurs » – qu’ils pourraient devenir un jour ! »

Mansion Hodge Road

Mansion Hodge Road

Quelques-uns des plus décents « Princetoniens » obtiendront une fin modestement heureuse une fois la malédiction éliminée par l’habileté d’un personnage important, et la fin macabre mais méritée d’un autre.

La nature indéracinable de la malédiction, cependant, se manifeste dans les dernières pages, qui exposent la prose remarquable d’Oates accompagnées d’une philosophie incroyable.

Dostoïevski est un autre romancier capable de créer une confession déchirante formulée dans des cadences bibliques majestueuses.

Joyce Carol Oates - © Marion Ettlinger Hires

Joyce Carol Oates – © Marion Ettlinger Hires

La vision d’Oates de l’ordre divin et ses conséquences terrestres amères rappelle la scène du « Grand Inquisiteur», avec un coté politique plus net, comme déroulant naturellement de la parade troublante des évènements horribles qui précèdent.

Oates, tout en écrivant sur un sujet fait et refait, parvient à insuffler une nouvelle vie chez les morts-vivants. Elle remplit son mandat gothique en nous donnant la chair de poule, mais elle accomplit aussi la tâche beaucoup plus difficile de nous toucher, voire nous effrayer avec ses idées.


 


Commentaires

Une réponse à Joyce Carol Oates, l’écrivaine qui murmure à l’oreille des fantômes de l’Amérique

  1. Nathalie dit :

    C’est une auteur que j’ai découverte il y a longtemps et que j’aime toujours autant. Ce que j’aime c’est la variété de ses romans. Comme tu le dis, elle écrit dans plein de genres différents mais c’est tout sauf superficiel. Elle sait toucher l’âme des lecteurs. « Nous étions les Mulvaney » est un bon roman pour la découvrir. Je crois que j’ai quasiment tout lu d’elle. 🙂

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