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‘La femme d’en haut’, de Claire Messud : crier, pour cesser d’être invisible

5 mars 2015 > > 4 commentaires

Jusqu’où va ma colère ? Mieux vaut ne pas le savoir. Personne n’a envie de le savoir.
Je suis une fille dévouée, une fille sympa, une fille modèle après avoir été une élève modèle, bien sous tous rapports, pleine de conscience professionnelle, et je n’ai jamais piqué le copain d’une autre, jamais laissé tomber une copine, j’ai encaissé les conneries de mes parents et celles de mon frère, et puis d’abord je ne suis plus une fille, j’ai quarante ans passés, putain, […] Sur ma tombe, on aurait dû lire : « À une grande artiste », mais si je mourais maintenant, c’est : « À une si merveilleuse institutrice / fille / amie » qu’on lirait ; et moi, ce que j’ai vraiment envie de crier et de voir gravé en lettres majuscules dans le marbre, c’est : ALLEZ VOUS FAIRE FOUTRE.

Quand un livre commence comme ça, personnellement, je n’ai qu’une envie, c’est de continuer à le lire. Bien sûr, c’est à double tranchant. Qui d’autre que moi veut lire la colère d’une femme ?

Mais après l’ouverture explosive de La femme d’en haut de Claire Messud (son 5ème roman), nous apprenons que notre narratrice se nomme Nora Marie Eldridge, qu’elle a 42 ans et que, jusqu’à récemment, elle a été enseignante dans une école primaire de Cambridge, Massachusetts.

On apprend aussi qu’elle est calme, fiable et plus ou moins invisible, un peu ce qu’on attend inconsciemment des femmes célibataires et sans enfant.

Et cela en soi, pour un bon nombre des 300 pages du roman, est la source d’une partie de sa colère : une réaction à la façon dont la société traite les femmes comme elle. Mais on se demande aussi le pourquoi de cette explosion de rage parce que, pour la plupart du temps, Nora est heureuse.

L’histoire :

claire-messud-femme-haut-2Nora ressemble à votre voisine du dessus, celle qui vous sourit chaleureusement dans l’escalier mais dont vous ignorez tout, car elle ne laisse paraître aucun désir, de peur de vous contrarier. Lorsque la belle Sirena, accompagnée de son mari et de son fils, fait irruption dans son existence d’institutrice dévouée, elle réveille un flot de sentiments longtemps réprimés.
Au fil des mois, Nora réinvente sa vie et se réinvente elle-même, projetant sur chacun des membres de cette famille ses désirs inavoués : maternité, création artistique, sensualité. Mais échappe-t-on réellement au statut de femme de second plan?

Cinq ans auparavant. Cinq ans avant cette crise, une famille est entrée dans sa vie et elle en est tombée amoureuse. De différentes façons, toutes convaincantes.

Reza Shahid, un beau jeune garçon qui a rejoint sa classe. « Vous êtes très drôle, au milieu de vos pommes » lui dit-il, quand il la voit renverser un sac dans le supermarché. Nora apprend à connaître sa mère, Sirena, et son père, Skandar, un universitaire libanais chrétien qui a été invité à enseigner à Harvard.

L’auteur, Claire Messud, qui est américaine, mais avec un mélange de nationalités dans son sang, sait mettre en valeur la façon dont les Américains peuvent être parfois « déstabilisés » par des personnes d’origine étrangère.

Sirena – un nom séduisant peut-être un peu désuet – est italienne, un peu plus âgée que Nora, et magnifique ; elle fournit d’ailleurs le plus grand champ magnétique du livre.

Vous auriez des excuses de la croire originaire du Moyen-Orient elle aussi, à cause de sa peau, cette peau si fine au teint olivâtre qui, sur son fils, donnait l’impression d’être poudrée, presque glauque, mais qui sur son ossature élégante semblait vieille et jeune à la fois, jeune à cause de ses joues aussi lisses et rondes que des fruits. Sirena n’avait aucune ride sauf, à droite de chaque œil, ces pattes d’oie spectaculaires, comme si elle avait passé sa vie à sourire ou à cligner des paupières au soleil.

Elle est une artiste – je pourrais, presque cruellement, dire « une vraie » par opposition à Nora, qui fait semblant, voire a presque abandonné. Sirena qui travaille sur une installation appelée « Le Pays des Merveilles », qu’elle espère présenter à Paris l’année suivante, a proposé à Nora de partager l’espace et le loyer de l’atelier. Nora pourra ainsi continuer/reprendre son travail sur une série de dioramas.

[… ] il m’était devenu impossible de peindre, de faire de grands gestes, et je m’étais alors tournée vers de petites choses, des œuvres de la taille d’une boîte à chaussures, des dioramas à l’échelle des constructions vitrines de Joseph Cornell, comme si cela au moins, on ne pourrait pas me l’enlever — autant de fragments accumulés pour étayer mes ruines. Cette fois-là, je ne lui expliquai pas que je n’essayais même plus de montrer mon travail, et encore moins de le vendre, que j’avais abandonné toute idée de lui trouver une place dans le monde.

Il faut saluer Messud pour choisir une idée de l’art qui montre exactement la nature usée, presque épuisée et de second ordre de l’imagination de Nora.

Quoique… Quand la classe de Nora voit le travail achevé de Sirena et que l’un d’eux trouve que c’est de la « merde », je ne suis pas loin de partager son avis.

Ce n’est pas – vous le comprenez assez rapidement – un roman riche en incidents. Peu de choses se passent. C’est aussi parfois ça, la vie de quelqu’un. Pas de grands évènements, pas de bouleversement autre que celui, inévitable, du cycle de la vie.

Il y a quelque chose de courageux et d’intelligent dans la démarche de l’auteur, car elle permet de lire un livre qui est très proche du spectre de plausibilité.

La seule partie fatigante du livre vient quand l’installation de Sirena est décrite en profondeur. On peut aimer l’art, mais il n’y a rien de plus ennuyeux que quelqu’un qui cherche à trop le conceptualiser.

Elle me confia avoir récemment réalisé des vidéos de ses installations, vidéos montrant justement que le monde du beau n’était qu’un faux-semblant fait de détritus, mais elle devait d’abord le filmer de façon à ce qu’il paraisse d’une beauté absolue, et cela pouvait se révéler difficile. La narration surtout, ajouta-t-elle : lorsqu’on réalisait une vidéo, il fallait que celle-ci raconte une histoire, or une histoire évoluait à son rythme, à son gré, et pas toujours dans la direction souhaitée.

Puis, quand la chance nous est offerte de voir pourquoi Nora était tellement en colère au début du roman, c’est l’opportunité d’assister à une trahison extraordinaire mais aussi une surprise.

Voici un roman loin des clichés, parfois imposés, consciemment ou pas, sur les femmes auteurs contemporaines.

Messud ne cherche pas à être amusante, ou à aller dans le pathos. Elle dessine un portrait honnête et franc d’une femme parmi tant d’autres.

Une femme avec une âme.

C’est un roman finalement très adulte.

claire-messud-femme-haut-1


claire-messud-femme-haut-2La femme d’en haut, Claire Messud

Parution le 4 septembre 2014
Collection Du monde entier, Gallimard
384 pages – 21,50 €


 


Commentaires

4 réponses à ‘La femme d’en haut’, de Claire Messud : crier, pour cesser d’être invisible

  1. Emeline dit :

    Bonjour. J’essaie sans y réussir d’aimer cet article sur facebook. Pourquoi ça ne marche pas? Avec la journée de la femme le 8 Mars, c’est un bon sujet et un bon roman que je voudrais partager ce choix de livre avec d’autres.

  2. Christian dit :

    Je lis rarement des livres de femmes écrits par des femmes, mais après avoir lu la critique je l’ai offert à ma femme. Elle a adoré. Depuis j’ai lu toutes les critiques que vous avez faites et je vais me baser sur elles pour faire mes achats de livres. Merci beaucoup.

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