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« La mastication des morts », Mai du Théâtre Hendaye : ce qui aurait dû être dit, et qui doit être écouté

20 mai 2016 > > Soyez le premier à réagir !

Dans le cadre du 32ème Mai du Théâtre d’Hendaye, la pièce est redonnée ce vendredi soir à 21h30 et minuit, il faudrait imaginer vous convaincre ci-après de ne pas rater cette expérience exceptionnelle.

La place qui s’offre aux spectateurs du soir est désertée de tout autre vivant, seulement peuplée d’une trentaine de tombes, ouvertes, où reposent les personnages de « La mastication des morts » de la compagnie Merci, programmée à Hendaye pour le 32ème Mai du Théâtre.

mastication-morts-hendaye-20La nuit accentue l’intime et le silence avec la scénographie proposée, les 140 spectateurs de ce jeudi soir s’approchent sans bruit de ces corps allongés, faiblement éclairés, visages clos.

Nulle consigne n’a été nécessaire pour que le public se répartisse autour des gisants, vêtus de costumes anciens, dans un recueillement qui prend fin par des murmures devenus perceptibles.

Les morts se réveillent. Vous fixent. Et murmurent.

mastication-morts-hendaye-bmastication-morts-hendaye-cIls sont ceux partis trop vite, passés de l’autre côté sans avoir eu le temps d’y penser, et cet instant de reprise de contact avec une vie transitoire est l’occasion de paroles apportées, tirées de la pièce éponyme de Patrick Kerman, chroniques de 100 ans d’un village français englouti dans le néant d’une grande Histoire et toutes les autres petites, les condamnant au silence tous et toutes.

Le peuple de l’ombre éternelle murmure des pensées en boucles, de courtes confidences nourries du regret de n’avoir pu les dire à ceux qui devaient les entendre, les spectateurs devenant les confidents immédiatement saisis.

mastication-morts-hendaye-24Il y a ce pioupiou de la campagne, qui n’a pas eu le choix de vivre plus longtemps que la Grande Guerre, et qui regrette que, dans son village natal, il n’y ait pas de monuments aux morts qui lui aurait permis de laisser son nom sur la pierre éternelle.

Décédé en 1952, il y a le Gilles qui offre l’émotion de ses souvenirs d’enfance, à la campagne, il aurait fallu que la Guerre d’Algérie lui offre la possibilité d’y retourner, il a compris que cela serait impossible, il soupire doucement, il referme les yeux.

On voit bien qu’elle a été belle, la Mathilde, avec sa jolie robe de mariée, elle raconte son histoire terrible, sans rancoeur, mais 23 ans, ça faisait jeune, mais ce n’est pas ça qui la chagrine le plus, « pourquoi j’ai une culotte en nylon, alors que j’avais préparé une culotte en coton pour mon linceul, et puis je voulais du sapin, pas du chêne, je lui avais dit à Roger, les sapins de Gerardmer, dans les Vosges, quand on y était allés en 2 CV, pourquoi il m’a pris du chêne ? ».

mastication-morts-hendaye-17Les spectateurs ne peuvent répondre, ils ont compris qu’ils n’étaient pas là pour cela, de toute façon. L’écoute vaut leurs mots, ils se penchent, dans un rapport attentif des récits de disparus contrariés, et également dans l’intimité avec ces comédiens.

Ce que le public est disposé à entendre fait sens, son attention devient un élément du spectacle, instinctive de retenues, nourrie de la compréhension de l’égalité de tous devant la mort.

Sans doute aussi de la fraternité à offrir, également, à ce moment-là.

mastication-morts-hendaye-9Dans tous les récits se dessinent les destins raccourcis, et les jours sans Dieu qui s’en sont suivis, il n’y a pas eu de préparation spirituelle pour ceux-là, partis trop tôt, trop vite, avec ces mots qu’ils ont enfouis avec eux.

Le spectacle offre une possibilité fictionnelle où chaque spectateur est renvoyé à sa propre réalité, à ce qui, dans chacune de nos vies, ne devrait pas être négligé ; à ce qui, dans nos existences, ne devrait pas être oublié.

Comme un Carpe Diem à partager avec la puissance du théâtre, rappelé sans éclats de voix depuis les ombres.

mastication-morts-hendaye-18Les chroniques proposées fournissent des déambulations silencieuses, après que ces cycles de prises de paroles chuchotées se soient interrompus, laissant la possibilité de se rapprocher d’un nouveau mort qui « mastique » sa vie.

mastication-morts-hendaye-16Johannes a un fort accent allemand, et une croix gammée sur la veste, il voudrait que l’on comprenne que, quand il est arrivé en France, il connaissait les poèmes de Ronsard, mais il était « un sale Boche », il l’a compris, il n’a pas esquivé la balle qui l’a visé.

Et puis les morts se taisent. Et se lèvent.

mastication-morts-hendaye-15Ils prennent place dans des choeurs, ceux des grands événements de ce siècle, des guerres aux temps agités, comme celui de mai 1968, où quelques uns d’entre eux souhaiteraient terminer les slogans interrompus, « vivre, bordel ! ».

mastication-morts-hendaye-2Collectiviser les jouissances, redistribuer les orgasmes, ou tout autre programme farfelu : cela ne les a pas quittés, le public pouffe, surpris, et laisse passer sa joie.

Car l’humour a aussi gardé sa place, dans ce cimetière ambulant.

Et les cocus d’hier le sont encore aujourd’hui, « qui c’est qui l’a, maintenant, le vagin de ma femme, hein ? ».

Et les rigolards d’hier le sont toujours aujourd’hui, « Hé Roger, une dernière « bière » pour la route , Hein, tu saisis ? Ha ha ha , une bière ! ».

Et les salauds d’hier le sont encore et toujours aujourd’hui, car leurs cauchemars les ont suivis dans la tombe, Eugène La Gégène n’en peut toujours pas, il hurle dans ses nuits.

mastication-morts-hendaye-7Il faut que le dernier tableau se mette en place, pour clore cet instant suspendu où ceux qui sont couchés vous disent qu’ils ne reposent pas forcément en paix, n’ont pas trop de rancoeur mais toujours un peu de regret.

C’est celui de la Grande Guerre, des ordres de mourir pour la patrie.

Et ceux qui prennent la parole sont ceux qui, un instant, un instant seulement, se demandent comment ils vont réussir à oublier ça, là, dans leurs néants.

Le texte se fait plus dur, plus bouleversant aussi quand est entendu le récit du puceau qui, jamais, n’aura eu le bonheur de se réveiller dans des draps blancs et doux, à côté du corps nu et chaud d’une femme près de lui.

Le silence profond entre les témoignages montre les blessures encore vives de ceux qui n’avaient pas demandé d’en rester là, quand bien même ils voudraient en rire, « avoir le choix entre crever de faim ou mourir avec du gaz moutarde, avouez, mon Capitaine, c’est quand même pas triste, comme situation ! »

mastication-morts-hendayes-6Solange Oswald est la metteur en scène « historique » de cette Mastication des Morts, montée à l’été 1999 pour le Festival in d’Avignon.

mastication-morts-hendaye-21Elle a des années de routes de comédienne derrière elle, jusqu’à cette bifurcation empruntée et jamais quittée d’un « théâtre inconfortable », en opposition avec le rôle trop passif réservé aux « spectateurs des salles aux fauteuils rouges ».

Elle a été surprise, mais a renoncé à son refus de rejouer ce qu’elle a monté par le passé : quatre ans désormais que les programmateurs exigeaient d’elle de reprendre cette Mastication des morts qui a assuré la patte historique des productions du Pavillon Mazar de Toulouse, où elle a enclenché un théâtre des tripes, de la recherche plus que de la copie.

mastication-morts-hendaye-13Son lieu de création et de formation  est en danger, elle pourrait se voir foutre dehors avec sa troupe de comédiens, mais là, à Hendaye, l’heure est à la fête.

« On cherche et on aime les saisissements des spectateurs », explicite-t-elle, « on pense peut-être à notre propre mort », mais surtout à ces dialogues autant impossibles qu’indispensables.

Sa compagnie s’appelle Merci : à voir son travail sur cette pièce incroyable, on comprend aisément pourquoi.

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mastication-morts-hendaye-14La Mastication des morts, par la compagnie Merci.

Encore deux représentations ce vendredi 20 mai (21h30 et minuit) au 32ème Mai du Théâtre, tous les renseignements sur le site des organisateurs du Théâtre des Chimères


affiche 32 mai theatre hendayeTout le programme du Mai du Théâtre jusqu’au dimanche 22 mai à Hendaye, sur le site des organisateurs


 


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