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‘La peau froide’ d’Albert Sanchez Piñol, au coeur des ténèbres de l’Autre

16 décembre 2014 > > Soyez le premier à réagir !

C’est un de ces livres que l’on ne trouve qu’avec le temps nécessaire d’une discussion avec un libraire de confiance, par l’inquiétude transmise de la question posée. « Et sinon ? Un livre vraiment étonnant ? ».

Albert Sanchez Piñol, cet écrivain catalan dont vous avez en main le premier roman (édité en 2004 chez Actes Sud) a alors l’opportunité d’entrouvrir les portes de votre curiosité, par un récit qui vous promet de vous replonger dans un genre délaissé, celui du récit d’épouvante. Aussitôt suivi d’une recommandation qui peut faire écho dans vos envies de lecture, « mais en fait, son véritable sujet, ce n’est pas ça… C’est l’Autre ».

Un programme de plaisir totalement rassasié avec ce récit d’hommes perdus aux leurs, puis à ceux-là, qui posent les questions essentielles de l’ennemi, celui que l’on affronte avant de se rendre compte qu’il n’a peut-être d’autre mot non plus pour vous désigner.

Une lecture vertigineuse, troublante, dans un monde fictionnel, qui n’a pas à être vrai mais juste. Parce qu’il nous touche, durablement, et qu’il nous dit quelque chose du réel dont on peut ne pas sortir indemne.

L’histoire :

peau-froide-sanchez-livreSur un îlot perdu de l’Atlantique sud, deux hommes barricadés dans un phare repoussent les assauts de créatures à la peau froide. Ils sont frères par la seule force de la mitraille, tant l’extravagante culture humaniste de l’un le dispute au pragmatisme obtus de l’autre. Mais une sirène aux yeux d’opale ébranle leur solidarité belliqueuse. Comme les grands romanciers du XIXe siècle dont il est nourri, l’auteur de La Peau froide mêle aventure, suspense et fantastique pour éclairer les contradictions humaines. Opposant civilisation et barbarie, raison et passion, lumière et obscurité, ce roman rappelle que, depuis la nuit des temps, c’est la peur de l’autre-plutôt que l’autre lui-même-qui constitue la plus dangereuse des menaces, le plus monstrueux des ennemis.

C’est de cette situation inattendue que nait l’improbable, qui donne corps à cette Peau froide.

Un ancien combattant nationaliste irlandais, fuyant au bout du monde le monde décevant des siens, se retrouve sur une île où, pendant les 12 mois pour lesquels il a signé, aucun espoir ne lui semble offert d’échapper à une vie d’ermite.

La marche arrière est impossible, aucun bateau ne saurait déceler cette île non nommée sur une carte maritime, et seule la présence d’un homme misanthrope, Battis Caffo, gardien d’un phare aussi inutile que les deux hommes, lui vaut certitude de présence humaine.

Pourtant, dès la première nuit dans sa baraque de météorologue désigné, le narrateur se retrouve assailli de hordes de créatures malfaisantes, dont il semble devoir fournir le plat de résistance.

« Ce fut alors que je le vis. Je me souviens d’avoir pensé que la folie m’avait dérobé les yeux. le bras entrait par une sorte de chatière. Un bras entier, nu, très long. Avec des mouvements d’épileptique, il cherchait quelque chose à l’intérieur. peut-être la poignée de la porte ? Ce n’était pas un bras humain. A la surprise succéda une vague de panique. Un laps de temps infime, une horreur absolue« .

peau-froide-sanchez-2A cette scène inaugurale succèdera la panique, puis la lutte sans répit contre des êtres dont la morphologie sub-marine n’est décodable facilement que par les amateurs des récits tourmentées de HP Lovecraft, en particulier de ses Montagnes Hallucinées.

De la guerre laissée dans son Irlande natale, le héros doit donc reprendre les armes, et défendre un territoire, qu’il finit d’inclure dans celui du gardien du phare, le ténébreux et ingrat Battis Caffo.

Les repères historiques, sociologiques, sont évacués au profit d’une lutte sans merci, rythmée par les nuits où ré-apparaissent les monstres hurlants.

lovecraft

HP Lovecraft

De ce découpage des journées en périodes d’affrontements (la nuit) et en accalmies (le jour), se glisse la valeur de cette Peau froide, quand est profondément interrogée la valeur de la vie pour celui qui pouvait s’imaginer sans lendemain nécessaire.

« Je me bats donc je suis » devient un credo insuffisant, travaillé au corps par celui de la présence, fascinante, d’un de ces êtres, captif au sein du phare, une créature féminine maltraitée et soumise, sans désir de fuite apparent et dont Battis Caffo a fait son esclave sexuelle. Et à laquelle le narrateur succombe à son tour.

« Ne soyons pas naif : avant de lui enlever son pull-over, je savais déjà ce que je voulais. J’allais bientôt mourir et, avant la mort, l’intégrité morale n’est que de la poussière sur le chemin. La mascotte était la poupée qui ressemblait le plus à une femme. J’allais mourir, et les gémissements de ce corps, jour après jour, pendant des mois, m’avaient rendu indifférent aux frontières de la morale ».

De ce trouble naissant de cette co-existence impensable s’articule alors le meilleur du roman, quand l’être possédé ouvre malgré elle les portes d’une interrogation sur la nature de l’Autre, et que n’apparaissent des abimes bien plus profonds que la seule considération « combattant-ennemi ».

« Batis, l’interrompis-je sans bouger. Ce ne sont pas des monstres.
– Pardon ?
Je mis longtemps avant de lui répéter.
– Nous ne luttons pas contre des bêtes, j’en suis sûr.
– Kollege ! Ce phare rend fou. Vous êtes faible, Kollege, un homme très faible ! Tout le monde ne peut pas résister au phare !
Il ne voulait plus m’entendre, il se leva. Mais rien ne semblait plus absurde que ce massacre.

L’échec des possessions, et de l’appartenance originale des terres, peut alors prendre toute sa place dans ce premier roman écrit par l’écrivain catalan, dont la formation initiale en anthropologie se révèle un guide merveilleux pour explorer ce qui, sans nom possible à donner, constitue tout de même un monde.

A affronter ou à tenter de comprendre.

Son écriture fluide, précise tout autant qu’imaginative, peut alors nous répéter que les êtres sont définitivement maudits. Que les expériences intimes sont aveuglées par la peur. Et que l’on ne sort pas indemne du temps que l’on se donne à vivre.

Le roman peut alors accompagner les personnages pour lesquels notre regard peut changer, en collusion avec nos impressions, notre mémoire de l’humanité, et l’échec des alliances auxquelles nous avons cru par le passé.

Les étrangers ont été et sont encore les stigmates permanents de notre impossibilité à comprendre l’Autre, boucs émissaires d’un mal contemporain d’identification.

Les dernières pages peuvent se refermer, pour nous retrouver à l’aube d’une belle découverte littéraire, et au crépuscule de nos effondrements à venir.

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peau-froide-sanchez-livreLa Peau froide, d’Albert Sanchez Piñol

272 pages, éditions Actes Sud
Prix libraire : 7,50 euros.

A retrouver sur le site de l’éditeur,
ou (tout aussi bien) à la Librairie du Festin Nu, à Biarritz, qui nous l’a fait découvrir.

festin nu


 


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