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La rage de John Lydon, sans perdre l’énergie brute des Sex Pistols

11 novembre 2014 > > 4 commentaires

La Rage est mon énergie est le deuxième ouvrage de John Lydon après Rotten : No Irish, No Blacks, No Dogs (notice mise sur la porte des pubs en Angleterre pendant trop longtemps).

Ce livre est plutôt fidèle à l’idée qu’on se fait de son auteur : léger dans la réflexion et le contexte, et raconté avec à peine une pause pour reprendre son souffle.

Comme avec les autobiographies de célébrités, il atteint parfois quelque chose proche de d’auto-importance. Mais c’est avec soulagement que je peux également dire que c’est fascinant et corrige un peu l’idée que Lydon, plus connu sous le nom de Johnny Rotten dans la vague punk portée par le groupe des Sex Pistols, est un méchant de pantomime.

Dans Lipstick Traces : histoire secrète du 20e siècle, Greil Marcus place le punk rock à la fin d’une longue tradition de subversion, et salue les Sex Pistols comme infiniment plus qu’un simple groupe de quatre musiciens.

« Son but, si on veut, était de prendre toute la rage, l’intelligence et la force de son être et puis de les jeter à la face du monde : pour que le monde se rende compte ; pour faire douter le monde de ses croyances les plus chéries et les moins remises en cause ; pour faire payer au monde ses crimes en monnaie de cauchemar, et puis en finir avec lui – symboliquement faute de mieux. Ce que, pour un temps, il fit. »

Un quart de siècle après, ces paroles sonnent différemment.

Au cours des dernières années, Johnny Rotten – qui est depuis longtemps revenu à son nom de John Lydon – est apparu comme gloire fanée dans le programme oh combien ironique « Je suis une célébrité … sortez moi d’ici » et a fait une publicité pour du beurre. On fera en sorte d’oublier également les réflexions racistes de son entourage sur le chanteur de Bloc Party.

john-lydon-livreLa rage est mon énergie est 720 pages de cris, insistant sur le droit de faire ce qu’il veut, pour deux raisons : d’abord, la nature superlative de la musique qu’il a créée ; et d’autre part, la vie qu’il a vécue durement avant que la musique lui offre une voie de secours.

Dans une époque où une caste de musiciens éduqués dans des écoles privées menace de dominer ce qui reste du rock britannique en chantant à propos de pas grand chose, Lydon apporte son étincelle fondamentale : le sens de l’art brut de la classe ouvrière qui le conduit à créer du bruit et de la fureur.

Le co-auteur Andrew Perry a choisi l’option la plus sensée en respectant la façon de s’exprimer de Lydon, faite de lapsus osés mais aussi d’un langage parfois élégant et brutal. « Je viens de la poubelle », dit-il, et il n’a pas tort.

Fils d’immigrants irlandais, ses jeunes années suggèrent que l’État providence d’après-guerre a ses limites.

young-john-lydonUne seule chambre avec quatre enfants et ses parents. Sa mère qui vit plusieurs fausses couches donne lieu à une description triste et terrible, qui rappelle les paroles de Bodies, « Die little baby screaming / Body ! Screaming fucking bloody mess ».

Les passages les plus émouvants décrivent comment, à l’âge de 7 ans il a contracté la méningite (l’eau contaminée par les rats), enduré un long coma et perdu une partie de sa mémoire, « Je n’avais pas oublié comment lire, mais je ne pouvais pas parler, le langage était parti ». Quand ses parents viennent le chercher à l’hôpital, le docteur et les infirmières doivent lui expliquer que ce sont ses père et mère.

Parfois, Lydon lui-même ne semble pas trouver les mots pour exprimer la profondeur de ce qu’il a vécu, mais cela se trouve certainement au cœur de beaucoup de ce qui le définit encore – une furieuse envie de s’exprimer.

MMcLarenIl y avait sans aucun doute, une impulsion nihiliste amorale derrière les Sex Pistols, mais elle est en grande partie le travail de leur manager et bête noire de Lydon, Malcolm McLaren (un simple « banlieusard », dit Lydon), dont les tentatives pour prolonger la vie du groupe après le départ de Lydon ont tout de l’entreprise de pacotille, « du cash contre du chaos », comme disait un des slogans de McLaren.

La lecture de La rage est mon énergie rappelle ce que disait Nick Kent de Keith Richards – il a réalisé une « pureté étrange au milieu de la saleté ».

Dans le cas de Lydon, cependant, ce qui brûle en lui n’est pas la noblesse des pirates mais le respect de soi à l’ancienne et des normes rigoureuses (encore une fois, les valeurs de la classe ouvrière, plutôt que celles de la bourgeoisie bohème).

Le milieu punk était plein de mauvais payeurs et de têtes à claques, et le style de vie a rapidement tué son ami Sid Vicious.

sid-vicious« Ce pauvre vieux manquait de profondeur et de connaissance de lui-même. Il n’était pas bête, il avait même bon goût, mais il était condamné : sa mère était accro à l’héroïne. Je la détestais, elle lui en offrait pour son anniversaire. Ce pauvre pensait pouvoir s’en sortir, mais on ne se sort pas de ça. Il a plongé dans cette drogue qui permet d’évacuer l’angoisse et la peur. Alors qu’on n’est rien sans ces sentiments-là. La peur est même ce que nous avons de plus précieux. »

Lydon a gardé la tête froide : il prétend avoir essayé l’héroïne une seule fois. Une recrue de la dernière formation en date de son groupe PIL, dit-il, a été embauchée lorsqu’il a constaté qu’il aimait sa femme, ses enfants, et que sa vie était équilibrée.

Lydon est avec son épouse d’origine allemande Nora depuis les temps lointains du punk : deux chapitres sont consacrés, dans tous les sens du mot, à leur relation.

Vers la fin du livre, le couple adopte les fils jumeaux de la fille décédée de Nora (Ari Up était chanteuse punk). Les enfants ayant connu les nombreux inconvénients d’une éducation bohème, Lydon dit les avoir trouvés, à l’âge de 14 ans, «  essentiellement analphabètes, vraiment loin derrière ». Résolu à les arracher à leur condition « d’antisociaux » et «inemployables», il s’est mis à leur enseigner « le respect des autres », et a coupé leurs dreadlocks.

Une fois de plus, il défie son propre stéréotype. « Ce dont ils avaient besoin », dit l’homme anciennement connu sous le nom de Johnny Rotten, « était des limites, comme pour tous les enfants…»

Il y a du Shakespeare dans ces mémoires, quelque chose que pourrait dire Lydon lui-même dans un moment d’auto-dépréciation, quelque chose proche d’une phrase dans Macbeth :

« La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien
qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène
et qu’ensuite on n’entend plus ;
c’est une histoire dite par un idiot, pleine de fracas et de furie, et qui ne signifie rien… »

Mais bien entendu, c’est beaucoup plus que ça.

lydon-1

 


 

La rage est mon energie, John Lydon

Editions du Seuil (parution : 14 octobre 2014)
720 pages – 25 €

Disponible à la librairie Elkar de Bayonne,

ou par commande sur le site de l’éditeur


 


Commentaires

4 réponses à La rage de John Lydon, sans perdre l’énergie brute des Sex Pistols

  1. Andy dit :

    C’est bien à toi de garder une distance assez ironique pour commenter cette autobiographie. Avouons-le, Lydon est une plaisanterie – une caricature de son ancienne caricature. Ses vociférations, et toute sa colère apparente, ne sont que des scènes de comédie pour que l’argent continue à rentrer dans les caisses.
    C’est un clown qui n’a pas à être respecté depuis sa pub, ses passages dans la télé réalité et ses propos racistes comme tu l’as signalé. Tu as oublié son passage dans une émission sérieuse Question Time où il était pathétique….

  2. Merci pour votre commentaire, Andy, que Murielle ne devrait pas tarder à compléter/infirmer.
    Pour ma part, je partage son avis que les excès de l’homme ne le rendent pas définitivement insupportable. Et que l’on peut le considérer comme un témoin essentiel de ses années UK.
    Bien à vous.

  3. Murielle dit :

    Andy et moi-même avons eu cette discussion IRL.
    On a toujours un regard différent selon que l’on vit dans le pays de l’artiste ou pas. Jamais prophète dans son pays et tout ça…
    Mais je comprends puisque il est tout de même controversé et a prouvé à certains moments qu’il aurait mieux fait de mettre son pied dans la bouche avant de parler.
    Un peu comme Morrissey ou Patrick Bruel.

  4. Benoit dit :

    Je trouve la critique objective mais encore trop bienveillante. Je peux pardonner beaucoup de choses mais la fausse rébellion des années vieillissantes alliée au racisme me débectent. Il est devenu une caricature et les anglais ne sont pas dupes. La nostalgie n’est pas bonne juge de caractère.

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