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La vie d’Adèle, ce chef d’oeuvre frôlé par Kéchiche

13 octobre 2013 > > Un commentaire

Sorti sur les écrans ce mercredi 9 octobre 2013, le film d’Abdellatif Kechiche, LA VIE D’ADELE, s’impose logiquement comme un rendez-vous incontournable pour tous les cinéphiles, de ceux de la 1ère heure qui se sont attachés à la filmographie des plus remarquables de ce réalisateur franco-tunisien, à tous ceux désireux de se présenter face à cet appel de désirs et ses promesses de révélations d’actrices, auréolé de trois Palmes d’Or exceptionnelles au dernier Festival de Cannes (pour le film et les deux comédiennes, Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux), formidables toutes les deux).

La question ici n’est pas de minimiser l’importance de ce grand film d’amour contemporain entre deux jeunes femmes, Adèle (Adèle Exarchopoulos) et Emma (Léa Seydoux), mais de regretter qu’il ne parvienne pas à transcender cette histoire pour en faire plus que le reflet sur celluloïd des obsessions du cinéaste, joug posé sur les intentions premières de la bande dessinée Le bleu est une couleur chaude (Glénat), de Julie Maroh.

6Là où il excelle toujours à prendre le pouls d’un milieu social (La Graine et le Mulet), ou d’un groupe d’individus plongés dans l’impossible à relever (L’Esquive), Abdellatif Kechiche a projeté son défi d’insuffler à cette relation passionnelle puis chaotique une véritable chair, par des instants où le souffle de l’élan vers l’autre doit basculer d’un regard, d’une main qui se tend et s’approche de l’autre.

Pour autant, son système ici reproduit n’écarte pas un certain nombre de contraintes conscientes, voire d’archaïsmes, qui empêche un véritable envol de son œuvre.

Pour avoir orienté avec autorité cette relation amoureuse sous le prisme globalisant « femme et femme = femme et homme« , il ne parvient guère à signer le grand film lesbien annoncé. Le personnage d’Adèle est rapidement alourdi par le schéma d’une jeune femme soumise aux désirs d’une Emma plus virile (de la scène du repas entre amis aux habits très masculins d’Emma), cette possibilité devenant une contrainte insistante. Un dialogue très macho sur l’incompréhension du bonheur, qui serait infirme sans une autre passion que l’amour, se chargera de l’illustrer.

Quant aux scènes de sexe, piment annoncé du film, il est possible de les considérer comme un exercice assez méthodique du Kama Sutra lesbien, ne provoquant pas le trouble qu’aurait apporté une véritable sensualité plus amoureuse (en ce sens, les corps à corps d’Intimité du regretté Patrice Chéreau restent donc à ce jour le plus bel exemple cinématographique, quand les rougeurs des peaux et les gouttes de sueur formaient la puissante matière de l’amour charnel).

7Loin de se délivrer de ses craintes, la jeune Adèle, pourtant portée à incandescence par l’extraordinaire Adèle Exarchopoulos, gagne avec l’amour établi ce qu’elle doit abandonner de son existence propre, sous le regard entomologiste de Kéchiche. Le rire, l’insouciance, et jusqu’à sa passion initiale de la littérature, disparaissent de ses possibilités, au profit du seul statut que lui impose le réalisateur : celle d’une victime de ses désirs, face à son long chemin de croix. Dans ce registre, apparaissent alors des pesanteurs sur le récit, que nous espérions réservés au plus détestable des manipulateurs cinématographiques de l’Hexagone, Bruno Dumont (L’Humanité, Hadewijch).

C’est sans doute à ce moment-là également qu’apparait dans le film un niveau inattendu de récit, trop caricatural pour être accepté par tous : celui de l’accablement que porterait le niveau social d’Adèle, plus bas et renfrogné que celui d’Emma, épanouie dans le sien. Aux huitres servies par la famille de cette dernière, offertes en même temps que l’idée qu’une famille bobo accepte sans condamnation l’homosexualité d’Emma, seront opposées les pâtes bolognaises de la famille plus modeste d’Adèle, resservies une deuxième fois dans le film comme une malédiction de Sisyphe pesant à son tour sur elle.

La scène de la colère familiale face aux orientations sexuelles d’Adèle, tournée mais non intégrée au montage final, aurait encore appuyé cette vision un peu dérangeante d’une lutte des classes immiscée aux forceps dans la lutte normative des sexes.

Sur la dernière heure du film, Adèle peut donc entamer une traversée de l’enfer, qui aurait été bien longue si ne s’était intercalé le passage le plus bouleversant du film, dans un bar, où les larmes et les tremblements accompagneront l’impossibilité concrète de l’amour entre les deux jeunes femmes.

Au final, LA VIE D’ADELE reste ce grand film que la presse unanime ou presque a eu raison de saluer, mais la méthode Kéchiche y trouve ses limites, pour n’avoir su lâcher le contrôle obsessionnel de son récit. Nous manqueront ces temps suspendus, souffles courts et regards inquiets, que surent fixer en nous d’autres réalisateurs des amours contrariés et brimés, de John Cassavetes (Opening Night, Une femme sous influence) à Maurice Pialat (Nous ne vieillirons pas ensemble, A nos amours).

De ce bleu décrit comme une couleur chaude par l’auteure de la bande dessinée initiale, Kéchiche en aura sans doute glacé un peu la teinte incandescente de ce statut de film générationnel entrevu, mais pas obligatoirement atteint : nous aurions aimé le lui décerner plus volontiers qu’un trophée doré sur les marches d’un palais cannois.

kechiche


Commentaires

Une réponse à La vie d’Adèle, ce chef d’oeuvre frôlé par Kéchiche

  1. Sarrade dit :

    Fort bonne critique du film. Personnellement, je dois rajouter que sorti de la salle, je me suis posé la question de la crédibilité d’une palme d’or… puis ensuite, les jours qui ont suivi la projection m’ont comme habité de la présence de cette Adèle (personnage comme comédienne), presque physiquement, même. La réussite de ce joli film sur l’amour (tout simplement) ne passe-t’il pas simplement par le corps ?

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