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Laird Hunt et Ryan Gattis : histoire(s) de la violence, pour les hommes « restés à l’arrière »

5 octobre 2015 > > Un commentaire

L’histoire américaine est un vivier sans fin pour les écrivains. Elle est ce mélange d’idéologie et de violence qui sied aux grands romans épiques ou à ceux plus journalistiques.

Dans Neverhome, Laird Hunt raconte avec force et talent, la Guerre de Sécession.

Sa guerre, telle qu’il m’en parla, était celle que l’on trouve narrée dans les livres […] Il y a des dates de ceci, des batailles cela. Les hommes : des fantassins dans la guerre des cieux. Et bon nombre des femmes : des saintes voire des anges, tout aussi bénies que dépourvues de la moindre égratignure.

Mais cette guerre racontée par Ash n’est en rien la même que celle des livres.

Laird-Hunt-neverhomeL’histoire : Dans la ferme de l’Indiana qui l’a vue grandir, Constance jouit enfin, auprès de son compagnon, d’un bonheur tranquille. Mais lorsque la guerre de Sécession éclate et que Bartholomew est appelé à rejoindre les rangs de l’armée de l’Union, c’est elle qui, travestie en homme, prend sans hésitation, sous le nom d’Ash Thompson, la place de cet époux que sa santé fragile rend inapte à une guerre qu’elle considère comme impensable de ne pas mener.

Pour Ash/Constance et pour des milliers d’hommes et de femmes, « combattre pour libérer l’homme qui est dans les fers était l’acte le plus admirable qu’on pût imaginer ».

L’histoire de Constance est celle de plus d’une centaine de femmes qui se sont engagées dans l’armée. Mais ce qui a commencé comme une quête héroïque, quelque chose proche d’une guerre honorable pour combattre l’esclavage devient un cauchemar.

« Le fait de rester debout en ligne dans votre uniforme bleu vif, le visage répugnant et la tête grouillante de poux, à compter les morts accumulés parmi vos connaissances tout en vous faisant tirer dessus sans arrêt, ça change votre façon de voir les choses. […] La mort était le sous-vêtement que nous portions tous. »

La guerre – même du coté « des bons » – laisse des ravages sur la pauvre âme d’Ash qui devient un narrateur faillible. Les fantômes et les morts la troublent autant que les vivants la tourmentent.

Ses lettres à l’homme resté derrière sont les marqueurs de ses batailles, ses combats, ses aventures mais aussi de ses doutes et réalisations. L’écriture de Laird Hunt donne aux combats extérieurs et intérieurs une force douloureuse. Laird-HuntL’imagination délirante prend parfois le dessus et on ne parvient plus à distinguer le vrai du faux : « …. aussi ma mère vint-elle dans mon rêve se placer au centre des vestiges en cendre de notre maison, qui avait été la sienne, et se mit à pleurer. Les larmes de ma mère durent se frayer un chemin hors du rêve et jusqu’à mon visage, car quand je m’éveillai, elles étaient là ».

Cette histoire est également l’histoire de la violence. L’histoire d’une volonté sans faille, d’amour intense et d’esprit pur qui cachent, sous ce vernis magnifique, la férocité et l’injustice qui continuent à vivre dans les vies et les esprits américains.


L’Amérique contemporaine est identique, toujours proche de l’implosion et de la guerre civile. Et de violence il est aussi question dans le dernier roman de Ryan Gattis, Six Jours.

six-joursL’histoire : 29 avril-4 mai 1992. Pendant six jours, l’acquittement des policiers coupables d’avoir passé à tabac Rodney King met Los Angeles à feu et à sang. Pendant six jours, dix-sept personnes sont prises dans le chaos. Pendant six jours, Los Angeles a montré au monde ce qui se passe quand les lois n’ont plus cours.

Le roman suit plusieurs personnages, des membres de gangs à des ambulanciers, et comment ils vont vivre la rue dans une ville qui se découd. Fiction ou réalité ; la marge est floue dès le début. Après tout, il fut avéré que des crimes ayant eu lieu pendant les émeutes étaient prémédités.

C’est par un de ceux là que le roman commence. Loin de la fureur et du chaos, un jeune homme Ernesto est tué en rentrant de son travail, tabassé à mort. Et sa mort injuste, racontée à la première personne, nous rend fragile.

Dès le début la violence nous prend à la gorge, tant la scène est choquante et brutale et formidablement écrite : « …Je sais qu’en réalité je suis pas en train de devenir un bout de ciel, je le sais parce que, je le sais parce que »

Et ça continue. La gorge serrée et le cœur remué, on rencontre ces personnages dont le monde et le quotidien sont éloignés du nôtre, et pour lesquels on ne sait plus quoi éprouver.

Leurs actions sont terribles, ils tuent, tabassent sans discrimination, mettent le feu et pourtant… C’est peut-être ça le talent de Ryan Gattis : mettre de l’humanité dans l’inhumain, expliquer sans justifier,  comprendre sans approuver.ryan-gattis« Tous ceux qui ont réussi à sortir du quartier ont pu le faire parce qu’ils avaient choisi de ne pas être impliqués. Tu peux pas expliquer à ces gens à quel point ça réconforte, à quel point tu te sens fort d’être avec tes frangins… »

Le lecteur navigue à travers une ville qui implose sous les émeutes et il entend ces voix, voit ces vies, ces nationalités qui offrent chacune un point de vue. C’est une immersion douloureuse et nécessaire, très documentée, parfois trop, mais comme rarement dans des quartiers de Los Angeles telle que montrée ainsi dans la littérature.

«il suffit de regarder tout autour pour constater que c’est une putain de scène à la Mad Max. Des pillages, mais pas comme à la télé, où les gens courent dans tous les sens, entrent par des trous dans les devantures, comme des rats. Ici, on voit pas le truc qui ressemble à de la barbe à papa dans les rues, pas d’incendies.»

Ni sentimentalisme, ni angélisme, la réalité est là, crue et cruelle.


Laird-Hunt-neverhome Neverhome, de Laird Hunt,
édité chez Flammarion, paru Septembre 2015,
prix : 22 euros


six-joursSix jours, de Ryan Gattis,
édité chez Fayard, paru le 2 septembre 2015,
prix : 24 euros


 


Commentaires

Une réponse à Laird Hunt et Ryan Gattis : histoire(s) de la violence, pour les hommes « restés à l’arrière »

  1. Laurent dit :

    J’ai lu Six Jours et la critique est très bien. C’est un livre fort et violent mais très réaliste. Il suffit de voir toutes les autres émeutes qui ont eu lieu depuis suite à des bavures de flics et aux « exécutions » sommaires de blacks.

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