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‘Le chardonneret’ de Donna Tartt : un Prix Pulitzer qui vous envoûte

29 mai 2015 > > Un commentaire

La vie de certains auteurs ressemble à leurs œuvres de la même façon qu’on dit des chiens qu’ils ressemblent à leurs maîtres.

Il est impossible de parler de la romancière américaine Donna Tartt sans invoquer ses rencontres humaines et le réseau fractal de références littéraires, tant ses romans sont denses d’allusions et d’hommages à des livres bien-aimés.

Prix Pulitzer 2014, Le Chardonneret marque le retour de Tartt à un narrateur masculin à la première personne, un choix qui multiplie la qualité agréable de sa fiction.

Ses personnages masculins sont délicats, ils ont des tempéraments mélancoliques, ils aiment les filles indisponibles et approchent celles qui le sont sans grand désir.

Ils se fichent d’établir leur place dans la hiérarchie masculine habituelle. Ils sont plus androgynes que masculins, proche du fantasmatique, comme les héroïnes travesties de Shakespeare qui rendaient les hommes beaucoup plus captivants que les vrais.

L’histoire :

donna-tartt-3Theo Decker a 13 ans lorsque sa vie vole en éclats, dans un sens très littéral. Une explosion au Metropolitan Museum of New York qu’il visite avec sa mère angélique et dévouée. Elle meurt, il échappe avec des blessures mineures et une peinture inestimable de Carel Fabritius, datant de 1654 appelé « Le chardonneret ». Il a pris ce chef-d’œuvre, car un vieil homme mourant à côté de lui après l’explosion lui a dit de le faire. Cet homme a également donné à Theo une chevalière qui le conduit à la boutique d’un vieux restaurateur de meubles appelée Hobie – un endroit qui devient un refuge quand Theo tente de se réconcilier avec sa perte et faire face à son père alcoolique chronique, plein de violence et de fausses promesses.
Il tombe lui-même dans une spirale autodestructrice.  Oh, et il ne retourne pas le tableau aux autorités compétentes …

Tartt a pris une poignée des romans de Dickens, en a fait une poudre fine, puis l’a soufflée sur son monde fictif pour en parfumer les pages.

Théo, le narrateur, est un personnage admirablement imparfait. Il est antipathique, égoïste et agit stupidement, mais Tartt lui donne un fort sentiment de décence et l’entoure de créations adorables.

Tel Hobie, charmant personnage qui incarne une nouvelle figure paternelle :

Je ne me suis jamais senti seul en sa présence rayonnante : qu’un adulte qui n’était pas ma mère puisse être aussi compatissant et à l’écoute, aussi présent, ne cessait de m’étonner.  Notre grande différence d’âge nous intimidait mutuellement ; il y avait un formalisme, une réserve générationnelle ; et pourtant nous en étions arrivés à partager dans la boutique une sorte de télépathie, si bien que je lui tendais le bon rabot ou la bonne gouge avant même qu’il me l’ait demandé.

Ou Boris et son accent russe, qui illumine une page comme Betsey Trotwood embellit David Copperfield ou Falstaff les Joyeuses Commères de Windsor.

Boris est un voyou fantastique, fanfaron, malin, et généreux. Il est Artful Dodger quand Théo est Oliver Twist. Une drôle de force de la nature qui à quinze ans, descend la vodka comme un jus de fruit et introduit Theo à une vie décadente.

Son motto est un insouciant « eh merde ! », et on l’aime presque autant que Théo l’aime.

Il était pâle et mince, pas très propre, avec des cheveux raides et ternes […] c’étaient les mêmes habits déchirés et les mêmes bras blancs et maigres, les mêmes bracelets en cuir noir emmêlés autour des poignets. Leur complexité à de multiples niveaux était un signe que je ne savais pas déchiffrer, bien que le sens général soit assez clair : On n’est pas de la même tribu, oublie-moi, je suis bien trop cool pour toi, n’essaie même pas de me parler. Telle fut ma première impression erronée du seul ami que je me sois fait à Vegas, et – ainsi que cela devait se vérifier par la suite – de l’un des grands amis de ma vie.

Bien sûr les passages se déroulant à New York nous rappellent Salinger, mais comme un clin d’oeil.

La capacité de Tartt à rassembler le New York d’Holden Caulfield (L’Attrape-coeur) et Holly Golightly (Breakfast at Tiffany’s) est intimement liée à son don pour conjurer le New York qui est réellement là, en ce moment.

Tartt a donné des références encore plus explicites, récompenses cérébrales qui posent des questions fascinantes sur la faillibilité et la culpabilité humaine.

Vol de Nuit de Saint-Exupéry a beaucoup à dire sur la façon dont nous apprécions l’art – à la fois financièrement et en tant que mesure de la réalisation de l’âme humaine.

La beauté modifie le grain de la réalité. Je continue aussi de penser à la sagesse plus conventionnelle : à savoir que la poursuite de la beauté pure est un piège, une voie rapide menant à l’amertume et au chagrin, parce que la beauté doit être associée à quelque chose de plus profond.[…]
Profonde douleur, que je commence tout juste à comprendre : nous ne choisissons pas notre cœur. Nous ne pouvons pas nous forcer à vouloir ce qui est bon pour nous ou ce qui est bon pour les autres. Nous ne choisissons pas qui nous sommes.

Les personnages secondaires occupent fermement leur place, comme Xandra, un temps compagne du père ou les Barbour – famille bourgeoise de son copain Andy – qui l’accueillera, avec un père bi-polaire, un frère aîné bourreau cruel du plus jeune.

Et la fille Kitsey qui sera un temps sa fiancée. Puis il y a Pippa – la nièce du vieil homme qui lui a donné la bague – et dont il est tombé amoureux depuis le jour même de l’explosion.

Une marque de la prose de Tartt est son goût du détail, de ses passages évocateurs comme cette description d’un tableau de Rembrandt par la mère de Théo :

… le corps n’est pas peint de manière naturaliste du tout, si tu observes bien. Il s’en dégage une incandescence bizarre, tu la vois ? On dirait presque l’autopsie d’un alien. Regarde comme il illumine les visages des hommes penchés sur lui. Comme s’il générait sa propre lumière ? Rembrandt lui donne cette qualité radioactive parce qu’il veut attirer notre œil vers ça – que cela nous saute aux yeux. […] tu vois comme il attire l’attention dessus en la peignant si grande, complètement disproportionnée par rapport au reste du corps ? Il l’a même retournée, et du coup le pouce est du mauvais côté, tu le vois ? Eh bien, il n’a pas fait cela par hasard. La peau sur la main est enlevée – on le remarque tout de suite, il y a quelque chose qui ne colle pas – mais en retournant le pouce il rend l’image encore plus étrange ; de manière subliminale, et même si nous n’arrivons pas à cerner pourquoi, nous enregistrons que quelque chose est de travers, faussé. C’est très astucieux.

Oui, c’est très astucieux. Et talentueux.

Théo devra dissimuler le tableau, se cacher, frauder et continuer à mentir, alors que le FBI enquête sur sa disparition et que des individus cherchent à s’emparer de la toile de maître.

Ce tableau que Théo n’a plus besoin de regarder ; il lui suffit de le soupeser, de sentir le poids de cette merveille cachée sous des couches de papier, de scotch, emmitouflée sous une taie d’oreiller.

Alors que Theo s’accroche à son trésor dérobé comme l’oiseau reste accroché à sa chaîne, le roman bascule dans un autre genre, pas exactement un thriller, mais presque.

Il contient suffisamment de suspense pour justifier sa longueur, avec la présence de mafieux, de personnages louches et sans vergogne, de violence et de retournements de situation.

donna-tartt-2Enfin, le chardonneret renvoie à un des thèmes préférés de Donna Tartt, l’amitié, ce mot mince et terne que nous utilisons pour une des grande bénédictions de la vie.

C’est cette amitié, le dévouement de quelqu’un à l’art et à ses idéaux, qui sauve le chef-d’œuvre du peintre néerlandais Fabritius, élève de Rembrandt et maître de Vermeertout comme l’amitié offerte gratuitement, sauve l’orphelin Théo.

Un cadeau étrange, cet amour ressenti pour des personnes connectées ni par le sang ni par le sexe.

C’est tellement improbable. Rien ne pourrait être plus fantastique, ou plus réel.

Et c’est ce fil arbitraire et invraisemblable, fabriqué à partir de rien, qui nous mène jusqu’au bout de l’histoire.

Parce que cette histoire possède une fin, une vraie fin, une fin appropriée comme un solde de tout compte.

Tout ce qui peut nous apprendre à nous parler à nous-mêmes est important : tout ce qui peut nous apprendre à sortir du désespoir en chantant. Mais le tableau m’a aussi appris que le dialogue se poursuit par-delà le temps.

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Le chardonneret, de Donna Tartt
Prix Pulitzer 2014

Editions Plon, paru le 9 janvier 2014
800 pages, 23 €


 


Commentaires

Une réponse à ‘Le chardonneret’ de Donna Tartt : un Prix Pulitzer qui vous envoûte

  1. Laurent dit :

    Beaucoup mieux que son précédent. Celui-ci est plus fouillé, plus psychologique mais toujours aussi épais à lire.
    Une chose est sure, c’est que la journaliste lit les livres dont elle parle.

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