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« Les cahiers de Nijinski » : écrits pour se sentir vivant, au bord de la folie, avant le silence

13 février 2017 > > Soyez le premier à réagir !

Dans le cadre de la Saison de Danse 2016/2017 du Malandain Ballet Biarritz, est proposée une représentation des « Cahiers de Nijinski » le jeudi 23 février prochain : rencontre avec l’un de ses co-metteurs en scène Daniel San Pedro, qui livre quelques clés de la plongée dans la folie du plus grand danseur du XXe siècle.

Le public était venu pour s’amuser. Il pensait que je dansais pour l’amuser. J’ai dansé des choses effrayantes. Ils avaient peur de moi, c’est pourquoi ils ont cru que je voulais les tuer. Je ne voulais tuer personne. J’aimais tout le monde, mais personne ne m’aimait, c’est pourquoi je me suis énervé.

L’histoire est connue, et terrible, celle de l’icône des ballets russes, Vaslav Nijinski (1889-1950), artiste céleste et incandescent frappé par la schizophrénie, à partir de 1919, et qui fut interné à cette date pour les 30 dernières années d’une vie, sans un mot, dans le silence définitif de la folie.

Il est peu de lecture aussi émouvante que ses quatre Cahiers fiévreusement remplis, à l’hiver 1918, par un homme sur le point de basculer définitivement, où, dans une prose déjà au bord du gouffre, il livre ses pensées, souvenirs et sentiments sur son art, et sa vie, dans ce déséquilibre qui frappe avec celui qui, toute sa vie durant, magnifia son exact opposé

Les chorégraphes s’en étaient emparés, mais la littérature avait dû attendre le début des années 90 pour s’y pencher, et retrouver le feu original de ces textes, vendus au fil de l’eau et de la précarité par sa femme à partir des années 30, qui avait pris soin d’en enlever les aspects les plus troublés, ou accusateurs.

C’est à la gageure de demander pour la 1ère fois au théâtre de s’en emparer que se sont frottés la chorégraphe  et directrice de la Maison de la Danse de l’Opéra de Paris, Brigitte Lefèvre, et le comédien et metteur en scène Daniel San Pedro, rencontré ce dimanche au studio du Malandain Ballet Biarritz pour une présentation du spectacle qui sera donné le 23 février 2017 à Biarritz.

« Nijinski se montre extrêmement instinctif dans cette écriture », introduit Daniel San Pedro, « son écriture est frénétique, avec cette envie manifeste de tout dire avant d’avoir à se taire ».

Dans ce dernier face à face avec le précipice qui va l’engloutir, l’homme dévoile ses ailes autant brûlées que brisées, et c’est cette interrogation universelle de la limite de l’humain dans l’art qui a motivé son travail de mise en scène, livrée par Clément Hervieu-Léger, comédien de la Comédie-Française à l’origine du projet, et Jean-Christophe Guerri, ancien danseur de l’Opéra de Paris.

« Au delà des textes à incarner par le comédien, l’idée s’est imposée d’inviter également un danseur sur la scène, sans lui demander de paraphraser les pages sombres de Nijinski, mais en proposer une lecture du corps, pour en souligner les ombres, et les déséquilibres », complète-t-il.

Ce déséquilibre a fourni le cadre de la mise en scène, par un plan incliné comme une page qui va se refermer, « volontairement inconfortable pour les deux protagonistes comme l’a été ce moment de la vie de Vaslav », pour un spectacle très physique qui a été donné tout le mois de novembre dernier au Théâtre Chaillot de Paris.

Face à cette matière torturée et énigmatique a fait jour une logique, un sens, découvert lecture après lecture, « une plongée sans fin dans une parole très personnelle consciente encore de la limite franchie, sans retour possible, dans son envie d’être aimé, et dans la perception de n’y avoir droit que dans un champ de souffrances », « Je suis le Dieu qui meurt quand il n’’est pas aimé », peut-on y lire.

Au moment où son corps et son âme sont des plaies que l’adulation du danseur ne pourra guérir, les mots sortent de l’effondrement comme des rais de lumière, « on m’’a dit que j’’étais fou, je sentais que j’’étais vivant », un cri ultime « comme l’une de ses créatures irrésistibles et indomptables, comme un tigre échappé de la jungle… », notera sa femme Romola.

Le travail du quatuor autour de Daniel San Pedro a été vu et aimé à Chaillot par Thierry Malandain, où lui-même présentera dans quelques semaines sa nouvelle création Noé, et cela a valu au comédien de retourner dans ce pays biarrot dont il fut un adolescent épris de théâtre dès l’âge de 14 ans, avant d’aller poursuivre sa formation au Conservatoire National de Madrid, puis de fonder sa compagnie de théâtre, la Compagnie des Petits Champs, depuis 2010.

« On a essayé que chaque spectateur puisse y trouver une vibration personnelle, un chemin vers ce besoin d’amour aussi », rajoute Daniel San Pedro, la presse spécialisée danse a énormément aimé, et la presse théâtre a rejoint les rangs de ceux qui nous le conseillent vivement.

En refermant ses terribles Cahiers, Vaslav Nijinski n’a plus dit un mot, durant les 30 années qui l’ont vu passer de pays en pays, de maisons de soins en asiles psychiatriques.

Il a tenu fermée une boite de Pandore dont la violence des rapports avec Serge de Diaghilev, le tourneur des ballets Russes, ou les certitudes de la relation entre sa femme et son médecin, apparaissent autant que sa vulnérabilité.

J’aime Dieu. J’aime Tolstoï. Je n’aime pas les bolcheviks. Les bolcheviks peuvent me tuer tant qu’ils le veulent. Je n’ai pas peur de la mort. Je sais que la mort est une chose nécessaire. Je sais que tout le monde doit mourir, c’est pourquoi je suis toujours prêt à la mort.
/…/
Je sais que le corps meurt, mais l’âme ne meurt pas. L’esprit est Dieu. Dieu vit si le corps vit. Je suis Dieu. Je suis l’esprit dans le corps.

En 1939, dans son sanatorium en Suisse, celui qui fut le danseur fantastique que l’Histoire refusera d’oublier reçut la visite d’une délégation officielle, à laquelle il ne réserva aucun mot, frappé par plus de vingt ans de traitements psychiatriques.

Il les regarda, et, pour la dernière fois, il fit un saut, fixé pour l’éternité comme ce « entre », cet espace entre la terre et le ciel, entre le mutisme et l’expression, dernier geste réflexe d’un géant qui devait s’immobiliser à tout jamais en 1950 à Londres.


Daniel San Pedro manque à cette région

Après l’avoir écrit il y a un an lors de la représentation à Bilbao de la pièce Monsieur de Pourceaugnac de Molière et Lully, il n’est pas de trop d’insister sur la trop grande rareté dans son Pays basque de ce comédien formé au Théâtre du Versant.

Cette date unique des Cahiers de Nijinski marque le retour sur scène de celui qui y donna Après le Paradis il y a 5 ans, et Biarritz serait sans doute bien inspiré de ne pas faire de cette ville la seule destination des moments de détente d’un metteur en scène, au talent devenu incontestable loin de ses terres.


 


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