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Les « deuxièmes vies » d’Alain Rillot, embaumeur de morts le jour, ressusciteur de BD la nuit

15 septembre 2016 > > 2 commentaires

A l’occasion des Journées du Patrimoine à Bayonne, l’artiste collagiste Alain Rillot a ouvert les portes de l’Expo en Cage d’Escalier qu’il organise depuis 5 ans, puis celle de sa profession de thanatopracteur et de sa passion de recomposeur graphique de BD, étonnamment associables au final.

« J’ai eu une urgence, suis désolé pour notre rendez-vous, mais tu peux me retrouver sur mon lieu de travail, tu vois où c’est ? ».

Pour Alain Rillot, il n’y a rien de saugrenu dans sa proposition de prolonger une première discussion entamée sur son travail d’artiste « collagiste », à l’exception d’une remarque préliminaire : « si tu as le cœur bien accroché ».

Ses toiles recomposant de vieux albums BD sont effectivement plus connues que sa profession, qu’il exerce depuis 14 ans à Bayonne, « je suis thanatopracteur, embaumeur de morts, on appelle ça aussi comme ça, je fais les derniers soins, voilà ».

alain-rillot-bayonne-13La rencontre avec cet homme discret au look rockabilly cache bien des vies précédentes aussi nombreuses que celles d’un chat, mais elle prend pour l’heure le décor d’une chambre funéraire : le détour, proposé à votre lecture, se révèle un fil rouge inattendu mais probablement cohérent avec sa passion.

Il faudrait le résumer ainsi : Alain Rillot est un donneur de « seconde vie », un trompe-la-mort patient qui contrarie les effets du destin pour magnifier un dernier voyage lumineux, dans son métier et ses hobbies.

alain-rillot-bayonne-7alain-rillot-bayonne-2La mort, ou plutôt, la fin de toutes choses, est une partie importante de sa vie d’avant, infirmier militaire durant 18 ans dans des terrains de guerres violentes en Centre Afrique, au Rwanda en particulier, ou pendant la guerre de Yougoslavie, quand les corps qui tombaient n’étaient que statistiques pour les indifférents, et tableaux macabres quotidiens pour lui.

Il confie ne pas en avoir souffert plus que les potes engagés avec lui sur le terrain, même si sa vie ne l’avait pas préparé à ça.

Il avait d’abord cherché des lignes de fuite pour son adolescence à Montpellier, ça l’a amené à en trouver de toute urgence pour ses camarades lourdement armés, puis, de fil en aiguille et par la force du hasard, pour ceux qui ne se relèvent plus dans nos ordinaires civils.

alain-rillot-bayonne-11Une prise de conscience sobrement évoquée, visage tout de même tiré, qui marque son départ de la Grande Muette aux débuts des années 2000, et le voit titulaire en quelques mois d’un diplôme de thanatopraxie, « la mort, je connaissais, je ne pouvais pas voir pire là qu’avant ».

« Mon métier est celui d’un simple technicien », résume-t-il, qui consiste à reprendre ce que la mort a abîmé, redonner de la lumière à un visage,  en ayant fait le nécessaire pour que l’enveloppe corporelle affiche le dernier et délicat mensonge d’une douceur ressuscitée.

alain-rillot-bayonne-10Cette concentration ciseaux ou scalpel à la main, son intervention pour une harmonie de couleurs, et sa réflexion permanente pour que soit combattue l’inéluctable disparition : Alain Rillot n’a sans doute pas lui-même conscience que ses confidences ont un socle commun, dans son métier d’embaumeur de morts le jour, et de ressusciteur de BD la nuit.

Tout est parti d’une fresque du grand artiste post-moderne Erró au Festival de la BD d’Angoulème, en 2008, aux cotés d’un travail similaire de Speedy Graphito, un autre immense précurseur des « collagistes », créateur de toiles où trouvent leur place de multiples personnages de bandes dessinées dans des recompositions hallucinantes.

alain-rillot-bayonne-6alain-rillot-bayonne-3Deux ans plus tard, Alain Rillot peut déjà regarder une trentaine de tableaux qu’il a composés avec des revues mais surtout des albums de ses auteurs préférés, qu’il a disséqués, découpés, ré-organisés, autour de grandes lignes de fuite, centrales et préliminaires à chacun de ses travaux.

Il devient celui à qui on peut difficilement confier un album, surtout de Tintin, à qui pourtant il donne clairement une seconde vie, « c’est un peu le problème de ces BD, on les lit deux ou trois fois, puis après, on les oublie sur une étagère, au fond d’un carton ».

Il est à deux doigts de rajouter « ces livres qui meurent », se ravise, et opte pour « j’ai le sentiment de prolonger un peu leurs vies ».

alain-rillot-bayonne-15alain-rillot-bayonne-1A regarder de très près le travail de recomposition de ses tableaux apparaît une première évidence : ses personnages sont sortis de leur immobilisme, constamment à cheval ou hors des cases qui les contraignaient sur la page dont il les a extraits.

La fascination graphique ressentie se double alors d’un parfum de liberté, celle de leur re-créateur, et celle de ces figures connues plongées dans une « nouvelle vie » qui pourrait interloquer jusqu’à leurs auteurs initiaux.

C’est somme toute ce qui s’est passé avec Speedy Graphito, huit ans après le choc d’Angoulême, qu’il a eu l’immense plaisir de rencontrer cet été au Pays Basque pour un pot chez un ami qui a favorisé la rencontre entre les deux.

alain-rillot-bayonne-16Il a mis de côté ses doutes sur sa légitimité d’artiste autodidacte, et a amené la toile réalisée à partir de l’album acheté en 2008, totalement décortiqué, éventré, revenu du monde de l’oubli et du passé pour atteindre une nouvelle dimension, lumineuse.

« Il m’a offert sa simplicité humaine, aussi impressionnante que son talent », se souvient Alain Rillot, gratifié d’une stupéfaction et d’un ravissement de Speedy Graphito, l’émotion s’accroche encore aux yeux de notre bonhomme.

alain-rillot-bayonne-14Au funérarium, son travail est désormais fini, un visage redevenu souriant a pris place sur la dépouille, « c’est extrêmement important pour ceux qui restent de pouvoir voir ça, c’est essentiel ».

Il referme la capsule mortuaire, glisse doucement un « Bon voyage, Madame », et repart avec ses tubes et ses outils, sans épiloguer sur une suite philosophique ou religieuse qui relève d’autres attentes que les siennes.

Ce voyage est par contre plus préparé du côté de ses collages, qui seront exposés comme chaque année depuis 5 ans dans les entrailles de l’immeuble où il vit, à Bayonne, le samedi 17 et dimanche 18 septembre, pour les Journées du Patrimoine.

alain-rillot-bayonne-4Là encore une « seconde vie » pour un bâtiment classé du 18ème siècle qui s’offre pour cette Expo en cage d’escalier et dont la beauté est inaccessible pour les promeneurs devant le 6 de la rue Port Neuf.

« Comme souvent, l’idée est venue d’un moment avec un pote autour d’une bière, Xavier Mister Ride, et on s’est lancés en 2011, avec 250 personnes qui sont venues voir ça », raconte Alain, et plus de 1.000 visiteurs ont été décomptés l’an passé.

alain-rillot-bayonne-9« Ça », ce sont trois étages de coursives recouvertes de tableaux d’artistes qu’il aime, des dessins au bic hyper-réalistes de Thierry Sanchez aux sténopés ectoplasmiques de Fabien Cayere, de la rencontre avec Thierry Gioux, l’auteur des BD « Hauteville House » à des œuvres du Projet Vénus (contre le cancer du sein).

Il ouvrira les pièces de sa maison aux visiteurs (« mais pas dans mon salon, où il y a tout mon travail en cours »), et deux DJs animeront les balades d’escaliers de 10h à 19h, « je les ai installées dans la chambre de ma fille, le son passera par la fenêtre ».

alain-rillot-bayonne-5L’entretien pourrait se prolonger encore des heures, ne serait-ce qu’à évoquer toutes les compositions qu’il aimerait avoir le temps de faire, « un travail sur Obey, sur Monsieur Loisel aussi », et puis votre regard tombe sur un verre, recouvert de papillons multicolores en papier, son autre grande obsession artistique.

« Il était cassé, le verre, alors, je me suis dit… », et là encore, il a pris le temps de lui offrir une « seconde vie ».


5ème édition « L’expo en cage d’escalier »

alain-rillot-bayonne-17Samedi 17 et dimanche 18 septembre 2016
Entrée libre de 10h00 à 19h00 au 6 rue Port Neuf à Bayonne.

Ont été conviés à cette exposition :

  • Fabien Cayéré (photographe et sculpteur)
  • Stef Lacan (peintre)
  • Julien Goul (peintre)
  • Denis Leroy (mobile géant de poissons)
  • Xavier Ride (street art végétal)
  • Lester DL (peintre, sculpteur)
  • Fanny Longuesserre (mise en relief)
  • Thierry Sanchez (Mr Bic)
  • Sandra Micaletti (collagiste)
  • Relookeuse de fauteuils
  • Thierry Gioux (auteur de bandes dessinées aux éditions Delcourt) BD « Hauteville House »
  • Diana Cris-Tina, DJ (sets de 2 heures de son éclectique et free style d’une heure)
  • Présentation de trois œuvres du projet Vénus 2016 : Raoul, Thierry Sanchez et Fanny Longuesserre.


Commentaires

2 réponses à Les « deuxièmes vies » d’Alain Rillot, embaumeur de morts le jour, ressusciteur de BD la nuit

  1. Asselin Joëlle dit :

    alain rillot.. ai découvert ce personnage « entre deux » hier midi. j’ai regardé, peu parlé. Accompagnée d’un être cher qui, lui, parlait.
    Profondément émue par la passion de ce Monsieur j’ai juste envie d’y retourner.
    Alors, j’y vais.

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