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« Les Messagers » : ce « tout doit disparaitre » de la Forteresse Europe contre les migrants

11 mai 2015 > > Un commentaire

« Les Messagers », un documentaire signé Hélène Crouzillat et Laetitia Tura, était diffusé jeudi dernier à L’Autre Cinéma de Bayonne, en présence d’une des réalisatrices et de l’association d’aide aux migrants et demandeurs d’asile, La Cimade.

Numérotés. Humiliés. Retour au colonialisme dans une Europe qui semble prête à tout pour « faire disparaître ».

De la Tunisie à Melilla, enclave espagnole sur le sol marocain, Les Messagers, documentaire signé de Hélène Crouzillat et Laetitia Tura, a donné la parole à des migrants littéralement engloutis dans la frontière, et dévoile sobrement un système qui accepte leurs disparitions.

les-messagers-bayonne-uneDe discours de fonctionnaires qui appliquent froidement leur tâche en explications obscures, on navigue dans l’absurde, la barbarie. Devant une caméra qui évite tout mélodrame ou cliché, les migrants, souvent francophones, témoignent  : « ils ne veulent pas, mais on existe. On les gêne ».

On écoute attentivement ces hommes nous dire « On a tous les courages quand on fuit une existence sans espoir », et on est attentif aux vents, aux bruits des vagues, petite musique constante, en fond, qui rappellent les disparus.

les-messagers-bayonne-3« La mer rapporte des corps. Parfois, on les voit flotter dans l’eau, par quarante, soixante » ; « Ils ont lancé une corde pour me sauver et puis ils l’ont coupée » ; « Ils ont jeté le Kenyan du bateau de sauvetage. Mais celui-ci s’est accroché à la rambarde du bateau avec ses deux mains. Alors, ils lui ont tapé sur les doigts avec un morceau de fer. Et il est tombé ».

Ces hommes, originaires du Cameroun, du Nigeria, du Kenya, du Burkina Faso, racontent comment ils ont frôlé la mort pour fuir et rejoindre nos contrées, comment une sœur, un enfant, ont trouvé cette mort. Et plus encore, ils révèlent comment celle-ci est parfois provoquée.

les-messagers-bayonne-5On l’apprend tout comme ces réalisatrices, parties initialement produire un travail photographique sur les conditions de vie des migrants subsahariens.

« De témoignages en témoignages, nous comprenons que la disparition des migrants n’est pas uniquement due à des accidents comme on l’entend toujours. Certaines sont causées par des exactions commises par les autorités. Nous pressentons alors que ces événements, comme les disparitions accidentelles, révèlent en fait un symptôme : celui d’un système autorisant la disparition des migrants », explique Hélène Crouzillat.

Le parti-pris du film est assumé, il ne raconte pas d’où viennent ces gens, ni ce qu’ils fuient.

On ne peut pas tout dire.

les-messagers-bayonne-9Les messagers se concentre sur cette partie broyée de l’existence, où plus rien n’est à perdre, où il faut passer la frontière à tout prix pour ne pas mourir au milieu de nulle part, prisonniers entre des barbelés, « personne ne sait où je suis ».

Le film montre des gens marchant courbés sous le poids des sacs dans leurs dos. Il parle des cauchemars que font les survivants, la nuit, parfois brisés par la honte d’être encore en vie, « je tenais le corps de Sephora pour ne pas qu’il tombe dans l’eau. Mais en retenant les corps morts, on faisait craquer l’autre planche du zodiac ».

Ce sont des individus qui sont présentés. Des êtres humains qui refusent de n’être rien.

les-messagers-bayonne-7Leurs regards en disent long sur la tristesse, et sur la force. Celle qui pousse à nager des dizaines de kilomètres. A sourire encore après. « Il y avait trop de cerveaux dans le groupe. Alors, on s’est perdus ».

On ne voit pas de corps. Ils ont disparu. Pas de sang.

les-messagers-bayonne-8La mort est signifiée par des photos dont on saisit peu à peu le poids. Des traces. Des restes. Sépultures improvisées, épaves de bateaux, sacs de vêtements gisants sur une plage, mer infinie, terrains rocheux sous lesquels des fosses communes se font oublier. Bruit de mer, au loin.

L’immobilité de l’image est à chaque fois chassée par un nouveau témoignage de survivants.  Entre eux et les corps disparus, la limite est fragile. La parole, seule, forme cette frontière et remplit l’absence insoutenable de ceux qui ne sont plus là.

les-messagers-bayonne-2« Pour nous, devant la question de la disparition, il y avait celle de la transmission. Comment redonner un nom ? Et quel sens ça a, de prendre la parole ? ». Hélène Crouzillat parle des essences de son film, cette volonté de permettre à une poignée d’hommes et de femmes, de mettre en mots leur histoire, de nous la conter, de parler des disparus.

Puis, c’est le temps du respect.

Un écran noir plonge la salle dans un silence profond. Des noms sont énoncés, lumière éteinte. Des dizaines et des dizaines de noms qui remontent à la surface des océans et dont on n’a pas vu les visages pour la plupart, mais dont on sait qu’ils existent.

les-messagers-bayonne-4« Un homme n’a pas cessé de filmer les refoulements arbitraires au Maroc et en Espagne. Il a été arrêté », complète Francisco Sanchez Rodriguo, juriste œuvrant au sein de la Cimade lors du débat succédant au film, « l’Espagne a réussi à les organiser sur un plan juridique. Et le Maroc coopère, car financé par l’Espagne. Dorénavant, même les demandeurs d’asile, sous la protection internationale, vont être refoulés ».

Et cela se propage sournoisement dans toute l’Europe, malgré une indignation apparente.

D’ailleurs, que fait l’Europe de ces agissements allant à l’encontre même des droits humains fondamentaux ? Le syndrome de l’autruche semble de mise. « En Tunisie, certains nous ont parlé de marées de corps ».

En tous cas, aucun des migrants du documentaire Les Messagers n’était répertorié dans les comptes annuels recensés. Ni les vivants. Ni les morts. Naître rien. Et mourir pour ce même rien.

les-messagers-bayonne-1Contre ce silence obscur, des mots, ce documentaire transmet tout ce qu’il peut, sans négliger une certaine esthétique. Pas de voyeurisme possible ici.

« Nous avons filmé dans les principales villes du Maroc, Rabat, Oujda, Tanger et dans des camps informels, fabriqués par les migrants. Nous prenions garde, pour la sécurité des gens que nous filmions, aux indics très fréquents là où nous étions, ce qui nous incitait par prudence à cacher nos caméras. Pour les interviews de la guardia civile, nous n’avons demandé que des explications techniques concernant les grillages, les barbelés à Melilla. Quand aux autorités marocaines, nous avons fait une interview à la fin du reportage, cela aurait été tout compromis de la faire au début ».

La phrase d’un des survivants donne au film son titre « Nous sommes les messagers de notre époque. ».

Alors on espère qu’une chaîne télé prenne conscience et diffuse le message, car il semble aujourd’hui vital à entendre.




Commentaires

Une réponse à « Les Messagers » : ce « tout doit disparaitre » de la Forteresse Europe contre les migrants

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