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« Livère », de la Cie Entre les Gouttes : quand l’amour se met ados (et rencontre avec l’auteur Stéphane Jaubertie)

15 mars 2017 > > Soyez le premier à réagir !

« Livère » de Stéphane Jaubertie, un très beau spectacle sur l’enfance et l’adolescence mis en scène par la Compagnie Entre les Gouttes, sera à voir ce jeudi 16 mars 2017 à Ainhoa, puis à Saubion et Biarritz début avril : l’occasion de prolonger la rencontre avec son dramaturge néo-Bayonnais, après « Une chenille dans le coeur » donné en janvier dernier à Bayonne.

Moi, un enfant, vit seul avec sa mère, à la campagne.
Le père est loin, occupé à refaire une famille.
Bientôt, un nouvel homme apparaît.
C’est l’amour. Très vite, il vient vivre avec la mère et l’enfant. (…)
Et voilà que, sans prévenir, arrive Livère.
C’est la fille du nouvel homme de la mère. (…)

Livère, par son auteur Stéphane Jaubertie

Sur scène, c’est d’abord la silhouette mouvante de Moi que l’on aperçoit. Les effets de lumière font naviguer son corps entre réel et irréel : est-on dans le présent, le souvenir, un rêve ? Peu à peu la pièce dévoile, par bribes, la façon dont deux enfants écorchés vont s’apprivoiser, parfois à coups de griffes. Les parents ne seront jamais visibles, le spectateur n’entendra que leurs voix.

Crédit photos : Ignacio Urrutia

Si le cœur de Livère est la relation entre ces deux jeunes gens, la pièce est aussi un portrait au vitriol des relations amoureuses et humaines, que Stéphane Jaubertie perce de ses formules imparables : le père de Moi, parti un jour sans prévenir, « a dû choper la vasivite » ; dans ce monde où « On est nombreux à être seuls », les adultes sont amoureux, « mais de l’amour. C’est l’amour qu’ils aiment. Jusqu’à ce qu’ils voient qu’il y a quelqu’un derrière. Faut toujours qu’il y ait quelqu’un derrière l’amour, et ça, c’est pas supportable. »

Moi et Livère ne se font d’ailleurs pas d’illusion sur l’avenir du couple que forment leurs parents, avec une lucidité qu’ont fréquemment les personnages enfantins dans le théâtre de cet auteur.

Crédit photos : Ignacio Urrutia

Livère est la deuxième pièce d’une trilogie commencée avec Létée, texte sur la mémoire et sur la place de l’enfant dans la famille. « Deux ans après Létée, j’ai eu envie d’écrire une autre histoire qui fonctionnerait en écho, qui interroge la place de la fratrie. Ce sont volontairement des pièces courtes et autonomes », explique Stéphane Jaubertie. La troisième, Laughton, sera publiée prochainement aux Editions Théâtrales (voir ci-dessous).

La mise en scène et la scénographie, non réalistes, apportent un décalage subtil qui révèle la poésie et la force mélancolique de Livère.

Crédit photos : Ignacio Urrutia

On navigue entre la présence et l’absence, les corps et les voix, la tendresse et le rejet, la construction et la déconstruction (du foyer, de la relation à l’autre, de la famille) avec cette jolie image récurrente des kapplas (petits éléments en bois) que manipule Moi.

Les deux actrices du spectacle mis en scène par Lise Hervio (Compagnie Entre les Gouttes), Sophie Kastelnik (Moi) et Emmanuelle Thomé (Livère), incarnent avec sensibilité et justesse la maladresse, la timidité et la rébellion cachant la fêlure. On ne peut s’empêcher d’être ému à l’écoute de l’une des dernières répliques : « t’es rien pour moi »,  dite par les comédiennes avec une infinie douceur qui contredit leurs paroles.

Crédit photos : Ignacio Urrutia

Le jeu fait résonner la précision et la force de l’écriture, tout en déroulant des moments d’une grande beauté esthétique. Citons Francisco Dussourd pour la scénographie et les costumes, Julien Delignières pour les créations lumières, musicales et sonores (avec Sophie Kastelnik), qui ont leur part dans la grande réussite du spectacle.

Crédit photos : Ignacio Urrutia


Dates des représentations de Livère, tout public, à partir de 8 ans :


Crédit photos : Ignacio Urrutia

-jeudi 16 mars 2017, Salle Elkartetxea à Ainhoa à 20h30
-dimanche 2 avril 2017 à Saubion, salle municipale à 11h et 16h
-vendredi 14 avril 2017, au Colisée à Biarritz à 19h

Stéphane Jaubertie dont la dernière pièce, Etat sauvage, est parue en janvier 2017, vient de recevoir le Prix Godot des Nuits de l’Enclave de Valréas pour Crève l’oseille (Livère avait reçu ce prix en 2014), à paraître aux Editions Théâtrales.

Actuellement, Stéphane Jaubertie est en train d’écrire une pièce pour le Festival de Blaye et une autre pièce pour la compagnie Le Petit Théâtre de Pain, qui sera créée en mars 2018 à la Scène Nationale du Sud-Aquitain.

La Compagnie Entre les Gouttes reprend son spectacle musical Larguez les amours ! à la Luna Negra à Bayonne du 31 mai au 3 juin 2017.


« Ce qui me plaît dans l’écriture, c’est que c’est un geste de fraternité » (Stéphane Jaubertie)

A l’automne 2016, Stéphane Jaubertie pendant l’écriture d’une pièce par des élèves de cinq écoles primaires bayonnaises, Anna et les étoiles

Rencontre avec l’un des auteurs contemporains de théâtre les plus joués dans le théâtre public en France, passé maître dans l’art de construire des histoires à la théâtralité jouissive.

Stéphane Jaubertie, comment êtes-vous venu à l’écriture de théâtre ?

J’écris du théâtre parce que je suis comédien. A 19 ans, j’ai intégré l’école de la Comédie de Saint-Etienne, ensuite j’ai travaillé avec des metteurs en scène très différents, dans une trentaine de spectacles. Je faisais donc mon métier d’acteur et puis en 2003 ça ne me suffisait plus, j’ai eu besoin de m’exprimer autrement. La nouvelle corde à mon arc s’est imposée très vite : l’écriture. Cela me faisait du bien physiquement et ça relativisait toutes mes angoisses d’acteur. Je me sens beaucoup plus libre aujourd’hui comme auteur que lorsque j’étais acteur.

La théâtralité de vos pièces, leur efficacité et leurs enjeux scéniques sont-ils liés à votre pratique de comédien ?

Je crois que j’écris du théâtre comme un acteur, c’est-à-dire que je rentre dans un nouvel univers pour chaque pièce. C’est pour cela que les commandes (six de mes pièces sont nées suite à des commandes d’écriture) ne me paraissent pas difficiles. C’est quelque chose de ludique, comme si l’on me demandait d’interpréter une partition. Assez vite, mes obsessions, mon langage entrent dans le cadre imposé. Ce qui est intéressant c’est que la commande réveille une nécessité intérieure, personnelle. Et puis il faut que je m’amuse. Quand j’écris une pièce, j’utilise un moule qui ne peut servir qu’une fois ! Inventer la forme m’intéresse autant que raconter l’histoire, avec à chaque fois une nouvelle façon de raconter, imposée par l’histoire. Ce qui m’amuse c’est d’interroger les formes et la représentation. Toutes mes pièces posent des problèmes de mise en scène et c’est fait exprès ! Je veux que le metteur en scène se casse la tête.

Vous êtes conscient au moment de l’écriture des énigmes que vous posez au metteur en scène ?

Oui, bien sûr. Par exemple dans Everest ça me plaît que le metteur en scène se demande comment il va représenter le père haut comme une cerise, puis comme un pépin de citron ! Au cinéma avec des effets spéciaux c’est facile, mais au théâtre ? Dans Jojo au bord du monde, à un moment le personnage se retrouve dans son cœur, comment fait-on pour représenter ça au théâtre ? Moi je n’en sais rien, je ne suis pas metteur en scène. Ce qui est bien c’est que d’autres rêvent et emmènent les pièces là où je n’aurais pas l’idée d’aller. Je serais incapable d’écrire un roman ou de la poésie. J’écris une partition pour le théâtre. Quand j’écris je vois où en est le cerveau du spectateur. Là on l’a fait rire et juste après, boum !, on le cueille. Comment on fait pour représenter un bonhomme dans son cœur ? C’est magique ! Je n’en sais rien. Ce qui m’intéresse c’est le rendez-vous du plateau.

Avez-vous déjà eu envie de jouer vos pièces ?

Non. Ce n’est pas ma place. Le théâtre c’est une chose trop sérieuse pour se tromper d’enjeu. Il faut faire confiance aux gens. Au pire ils se trompent mais cela n’abîmera pas la pièce. Et en général j’ai de la chance ! Ce sont des belles mises en scène et des spectacles qui tournent beaucoup.
Je me souviens que, comme acteur, quand l’auteur de la pièce contemporaine que je jouais venait, c’était plus un poids qu’autre chose. On n’est pas dans le même temps ni dans la même réalité. L’acteur a une urgence, une échéance proche. Pour l’auteur, le texte est derrière. Etat sauvage, je l’ai terminée il y a un an, elle paraît maintenant, si elle est jouée ça ne sera pas avant un an, le temps que la production se mette en place. Ca fera, au minimum, deux ans d’écart entre le moment de l’écriture et le moment de la représentation. D’ici là j’aurai écrit d’autres pièces ! Je serai parti ailleurs, alors que ceux qui vont la jouer seront dans cette réalité-là.

Dans vos pièces ce sont souvent les enfants qui guident les adultes. Ils sont plus clairvoyants ?

Ils sont plus adultes et plus matures. Dans Une chenille dans le cœur par exemple, l’enfant est plus malin que l’adulte. A un moment c’est elle qui lui raconte des histoires pour l’endormir et l’apaiser ! Dans Jojo au bord du monde, Jojo est le seul enfant et en face de lui parmi les adultes il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. Ils sont tous déglingués et préoccupés par leurs problématiques. Il n’y a que la grand-mère, la vieille mémé Jilette qui perd la boule et les mots qui se souvient du prénom de Jojo. Tous les autres se trompent et l’appellent Toto, Momo, Vovo… C’est un enfant qui a l’habitude de la solitude, qui est déjà adulte et qui n’a déjà plus de désirs ni de rêves. Quand la fée lui demande ce qu’il souhaite, il ne sait pas. Il a déjà des certitudes, sur son petit bout de trottoir, sur son ballon de foot dégonflé, et la mémé va lui faire comprendre qu’il est temps pour lui d’aller vers la vie.

Il y a une grande part d’imaginaire dans vos pièces, est-ce le moyen d’aborder tous les sujets, du plus joyeux au plus grave, de manière légèrement décalée, ce qui permet des niveaux de lecture différents ?

J’aime bien le terrain allégorique, qui parle aussi bien à l’enfant qu’à l’adulte. La plupart de mes pièces sont tout public parce que, en faisant un détour poétique, je rends plus accessible le texte à partir de 8/9 ans. Ensuite, chacun le reçoit à sa manière. Dans Une chenille dans le cœur, quand le bûcheron est traité de « bourrique ultralibérale », les enfants rient à cause du mot bourrique, mais ils comprennent bien aussi dans l’histoire le côté libéral de ce bûcheron à qui l’on donnait des sous pour couper les arbres dans la forêt et qui a fini par presque tous les couper ! Ma dernière pièce Etat sauvage ne s’adresse pas du tout aux jeunes. Là aussi c’est une allégorie, sans doute, mais on est dans quelque chose de plus réaliste.

Etat sauvage, avec son unité de temps, de lieu et d’action, installe peu à peu une guerre psychologique redoutable, effrayante

La pièce montre cette espèce de violence archaïque qui nous traverse et qui ne demande qu’à jaillir. L’Autre a la certitude qu’il va détruire l’Un, on ne saura pas pourquoi et l’Un, c’est sa tragédie, a la certitude que, avec la raison et le dialogue, on peut transformer le réel. Ce que moi je ne crois pas. L’Un est un peu comme les gens qui étaient sur les plages en 2011 quand est arrivé le tsunami. Les oiseaux et les autres animaux étaient partis et l’homme est celui qui continue à photographier quand l’énorme vague arrive. Des gens restaient comme cela sur les plages, persuadés que ce n’était pas possible, dans un cadre comme celui-là, avec complexe hôtelier etc. Cette pièce est traversée par la violence mais aussi l’aveuglement volontaire qui est en nous.
C’est la colère et la tristesse de l’après-Charlie qui m’ont amené à écrire cette pièce. Au début elle amène sur de fausses pistes, quelque chose de plutôt burlesque, absurde, que l’on connaît : un jeu absurde entre deux personnages à la Beckett ou à la Ionesco. Ce qui m’amuse c’est de leurrer le spectateur, de lui faire croire qu’il reconnaît des codes et de l’entraîner ailleurs, en l’éloignant du quai pour l’amener vers des zones un peu plus noires et plus déstabilisantes.

On ressent la peur de l’Un et on se sent démuni comme lui, face à l’Autre

L’Autre n’est pas du tout la figure de l’idiot violent. Il parle très bien. Ils sont tous les deux aussi intelligents. Ils sont tous les deux humains mais ils ne partagent pas grand-chose. L’Un dit à l’Autre qu’il n’est pas son ennemi et l’Autre lui répond que ce n’est pas lui qui choisit. C’est l’ennemi qui choisit ! Je crois que l’on vit tellement loin du conflit que lorsqu’il arrive, on est démuni.
J’espère que la pièce sera montée – j’écris pour que cela soit joué quand même ! Je suis ravi d’être publié mais le but c’est quand même que la pièce – cela doit durer une heure une heure et quart – soit donnée en direct, pour que les gens vivent sa progression. Pour moi il y a une dimension tragique dans la pièce et des détails l’indiquent dès le début. Le lecteur est à la place de L’Un : il a les indices mais il ne veut pas voir que ça va mal finir.

Quels sont vos prochains projets ?

J’ai deux commandes : l’une de l’IDDAC pour le festival de Blaye et l’autre du Petit Théâtre de Pain, pour leur création 2018. Je connais le Petit Théâtre de Pain depuis leurs débuts mais je les ai ensuite complètement perdus de vue. Quand je suis venu habiter ici, je les ai revus, je suis allé les voir bosser dans leur lieu à Louhossoa, et ils m’ont passé commande ! On a déjà fait des petits bouts de résidence et cela sortira fin février 2018 à la Scène nationale de Bayonne. Il n’y a pas encore de titre… Je suis vraiment ravi de travailler avec ce collectif. C’est un collectif de 10 acteurs et aujourd’hui, écrire autant de personnages c’est un vrai luxe !

Vous écrivez en moyenne une pièce par an, chacune est très différente de la précédente… Que cherchez-vous dans l’écriture ?

J’emploie souvent cette phrase : « J’écris sur moi, tu lis sur toi », c’est-à-dire qu’il faut que cela soit une nécessité pour moi, que cela soit sincère, mais il faut que cela touche, que l’autre s’y retrouve, que cela parle de l’autre. Cela m’est arrivé plusieurs fois de recueillir les témoignages de spectateurs qui me disaient que j’avais raconté leur histoire. C’est drôle ! Au moins je sais que cela a servi à quelque chose ! Ce qui me plaît dans l’écriture c’est que c’est un geste de fraternité. J’écris parce que ça me fait du bien, sinon je n’écrirais pas je ne suis pas fou ! Mais j’écris aussi pour trouver l’autre et pour faire du bien à l’autre.
Pour moi c’est important que les gens passent un bon moment – je parle de la représentation. Même si cela les dérange à un moment donné, il faut que cela soit un moment fort.


 


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