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Loin des livres (point de salut) [Flux#7]

11 octobre 2013 > > 2 commentaires

Je n’voudrais pas que tu penses que ce soit un truc catho ou comme ça, tu vois ce que je veux dire ?”. Adrien Charbeau marque un temps d’hésitation. Porter des livres à ceux qui en sont matériellement éloignés est au coeur de son activité “Hors les murs” à la Médiathèque de Bayonne depuis son arrivée ici en juin 2008.

Il peine à formaliser ce service aux personnes contraintes, pour ne pas avoir cherché à se dégager de l’émotion renvoyée par ceux qui, un ouvrage inespéré entre les mains, y confèrent des notions de vital, de sacré. Et de lien maintenu, par l’action “assez peu visible” de son service de cinq personnes.  Mais il le ressent.

Si l’écriture peut tuer, la lecture n’a jamais cherché à étouffer la vie.  Mais à la nourrir. Au risque de se confronter à un retour sur soi. Reste ici envisagé l’éventualité d’un songe, fut-il d’évasion. La possibilité d’une ile. Et “qu’une heure soit plus qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats”, écrit Proust dans Le temps retrouvé parfaitement nommé.

 “Les vachettes, elles montent les escaliers, les vachettes !!”

retraite-afficheMichel Etcheverry est interrompu par la télécommande en plein interprétation de Rossignol de mes amours tandis que Claire, de la Médiathèque, dispose sur la table basse les livres amenés pour cette après-midi, dans le foyer de la maison de retraite Oihana.

Ici,  Alzheimer flétrit les pupilles, mais pas la conscience d’un moment privilégié, deux fois par mois. “Non, ce n’est pas ma fille, elle est trop jeune” est murmuré, tandis que lui est répondu “Je crois que c’est la fille du Maire”.

Ton décontracté, ambiance intime et souriante, la discussion commence par des broutilles d’actualité, avant que ne soit présenté le livre du jour, un retour sur la tradition des Fêtes de Bayonne, qui approchent. Un demi-ton au-dessus, sa voix scande ce qui deviendra le fil d’Ariane entre le présent et l’enfoui. Elle circule au milieu des pensionnaires, son livre à la main, puis un autre, parmi la dizaine apportée aujourd’hui, exercice totalement atypique qui tient autant de la lecture que du spectacle vivant.

Elle ne force rien, s’interrompt à chaque prise de parole de son public. “Les vachettes ! Elles montent les escaliers, les vachettes !”, s’exclame celle-ci, qui ne souhaite pas être contredite sur son souvenir. Personne ne réclame que la télévision soit ré-allumée, alors que Claire montre à bout de bras une sélection d’affiches historiques des Fêtes, depuis 1932. Les anecdotes fusent, tandis que résonne un premier chant de festayre, accompagnés de gloussements ravis.

Martine, l’animatrice du lieu, ne regarde plus sa montre, un atelier dure rarement plus de vingt minutes quand, ici, l’heure a été franchie sans aucun soupir. “Et elles nagent aussi, les vachettes !” parvient aux oreilles du curé qui vient donner l’office : avec un seul livre dans ses mains, il risque de ne pas intéresser autant.

 “Faut avoir le nez fin, c’est sûr !”

portage-2La camionnette de la Médiathèque se gare dans cette rue du Polo Beyris, un mouvement de rideaux à la fenêtre, et la porte s’ouvre, sourire de Mme R, “vous m’en avez amené combien aujourd’hui ?”. La discussion s’engage, les dix livres du mois dernier sont résumés rapidement, car ce qui tend le moment, c’est la découverte des dix suivants, posés sur la table de couture.

Ici a été prise l’option d’un choix “en confiance”, seul le genre prévaut : “Des polars, et pas trop de romans à l’eau de rose, et puis faut que ce soit un peu vrai”. Le portage à domicile a été mis en place depuis quelques mois à peine, “après mon bazar, on m’en apportait, mais ils n’étaient pas aussi bien”. Vargas et Nesbo sont accueillis avec gourmandise, ainsi que celui-ci, inconnu de notre dame, qui s’est signalée auprès du CCAS pour ce service, et ne le regrette pas.

Faut avoir le nez fin, c’est sûr, pour connaitre tous ces auteurs ! Mais je ne veux pas vivre sans livres…”. Les Fêtes de Bayonne vont décaler d’une semaine la prochaine visite mensuelle, la dame fait la moue, “vous ne pourriez pas m’en laisser un onzième, dans ces conditions ?”. Claire en sort deux de plus, Mme R est aux anges.

Un peu plus loin, la dame suivante ne semble pas chez elle, Claire insiste, le réflexe est d’aller chez les voisins vérifier que l’inéluctable n’a pas pris ses quartiers dans cette maison, “Vous n’êtes pas au courant ? La pauvre… La semaine dernière…”, et la voiture repart.

portage1Un paté de maisons après, Mme G ouvre sa porte, et avance un peu difficilement vers la salle de séjour. Gilbert Bordes, Hervé Bazin, Jean Echenoz sont accueillis comme des amis de la famille sur sa table, “Françoise Bourdin ! Ma préférée !”. Le terroir est au coeur de ses lectures préférées, comme elle l’a indiqué lors de la prise de contact téléphonique avec Claire. Les nouveaux livres portent signature de Piccouly, de Schmitt et d’un livre décrit comme “post 11 septembre”, un choix inattendu mais validé immédiatement, “c’est bien de me proposer un autre genre !”.

Mais les trois DVDS qui dépassent de la sacoche attisent l’impatience de Mme G, “Dupontel ! J’ai tout aimé chez lui, même si c’est parfois un peu rude !”. Dans la pièce, le moment se charge de complicité, Mme G agrippe son tas de livres comme le trésor qu’elle vient de découvrir. La chaleur dehors n’aura pas raison de son regain de joie, que lui contrarie un bête accident définitif. La porte se referme, tandis que résonnent ses “Merci !” comme des “A très vite !”.

 “Elles sont passées où,  les deux greluches ?”

prison-okLa boutade est virile, mais il n’y a rien de personnel là-dedans, quand l’univers ici est celui de la force et de la contrainte, entre les murs épais de la Maison d’Arrêt de Bayonne. Accompagnée de sa collègue Anne, Claire a franchi les portes d’un monde où les livres sont des ressources diversement employées, au sein de la petite bibliothèque aménagée en son sein.

Une heure de visite hors cellule par groupe de dix,  les livres peuvent faire office d’éventails improvisés, “les plus gros, notamment les dictionnaires, sont souvent empruntés pour poser les réchauds dessus”, confie Anne. Cinq ouvrages par personne et par quinzaine, les trajectoires des uns et des autres sont brouillées par leurs demandes. Celui-ci demande aux deux bibliothécaires un recueil des oeuvres d’Edgar Allan Poe, quand cet autre, goguenard, aimerait bien avoir “le Manuel de l’évasion pour les Nuls”.

Près de 3.000 ouvrages sont alignés sur les étagères d’une pièce de six mètres par quatre, issus partiellement de fonds de la Médiathèque, d’achats (parfois) de l’administration pénitentiaire, mais aussi de nombreux dons, en particulier d’ambassades pour leurs ressortissants emprisonnés. Aux livres en anglais, espagnol, portugais et arabe, se sont rajoutés plus récemment des bouquins en roumain, russe et polonais.

Un talkie-walkie en bandoulière comme seul symbole d’autorité, le travail consiste ici aussi à conseiller, et servir. Lui arbore un grand sourire, deux livres de recettes à la main, “j’étais cuisinier, avant. Alors, ces bouquins, ils m’aident à ne pas perdre pied, même si je vais devoir attendre plus d’un an encore”. Sur le mur, un réglement intérieur rédigé par l’administration pénitentiaire indique que “vous trouverez ici de quoi apprendre, vous divertir, vous enrichir, penser à d’autres horizons”.  Aux côtés de romans prévisibles s’y révèlent “L’affaire d’Outreau” de Florence Aubenas, “Les nouveaux Maîtres du monde” du sociologue Jean Ziegler, sans que “Surveiller et punir” de Foucault n’y soit répertorié.

prison-ok2Ca ne sert à rien, les livres, ici !”, s’emporte l’un d’entre eux, “marre des polars où les voyous ne gagnent jamais !”. Dans un coin de la pièce, un autre sourit discrètement, trois BD dans ses mains. “Lui, c’est un tout bon ! Il dessine comme un Dieu, c’est sûr qu’il va s’en sortir !”. Et il reprend : “Moi, le livre que j’ai emprunté, c’est comment bien se comporter en prison, mais je ne l’ai pas fini. Et si je vous le rends maintenant, je vais avoir des soucis, Madame !

 


Commentaires

2 réponses à Loin des livres (point de salut) [Flux#7]

  1. […] “Je n’voudrais pas que tu penses que ce soit un truc catho ou comme ça, tu vois ce que je veux dire ?”. Adrien Charbeau marque un temps d’hésitation. Porter des livres à ceux qui en sont matériellement éloignés est au coeur de son activité “Hors les murs” à la Médiathèque de Bayonnedepuis son arrivée ici en juin 2008.Il peine à formaliser ce service aux personnes contraintes, pour ne pas avoir cherché à se dégager de l’émotion renvoyée par ceux qui, un ouvrage inespéré entre les mains, y confèrent des notions de vital, de sacré. Et de lien maintenu, par l’action “assez peu visible” de son service de cinq personnes. Mais il le ressent.Si l’écriture peut tuer, la lecture n’a jamais cherché à étouffer la vie. Mais à la nourrir. Au risque de se confronter à un retour sur soi. Reste ici envisagé l’éventualité d’un songe, fut-il d’évasion. La possibilité d’une ile. Et “qu’une heure soit plus qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats”, écrit Proust dans Le temps retrouvé parfaitement nommé.  […]

  2. Sarrade dit :

    Lire, lire, lire !… en imprimé comme en numérique >;-)
    Quelqu’un peut-il me donner les coordonnées d’un contact chez Flux ? Sur Facebook, ils ne m’ont jamais répondu. Adrien peut-être ? Merci d’avance.

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