Après 3 ans, plus de 1 000 articles écrits
par une trentaine d'auteurs, 1 700 dates d'agenda,
340 fils musique, 330 brèves de culture,
420 newsletters envoyées à 4500 abonnés
pour un total de 900.000 pages vues,

Eklektika s'arrête.

Merci à ceux qui nous ont fait confiance.

Si le projet vous intéresse : continuer@eklektika.fr

Retour en haut de la page
Twitter Facebook Contact Recherche

« Ma Loute » de Bruno Dumont : hilarant retour chez les Ch’tis, sans s’éloigner des vagues à l’âme de Jean Genet

19 mai 2016 > > Soyez le premier à réagir !

Sur les écrans depuis le 13 mai dernier, « Ma Loute » de Bruno Dumont est une comédie d’une loufoquerie réellement réjouissante, sans que le réalisateur n’ait abandonné l’envie d’y glisser une ode à l’amour impossible, avec la même insistance que la mer contre nos côtes endormies.

Il est une première vérité indiscutable, dans ce « Ma Loute » de Bruno Dumont, sorti dans les salles le même jour que sa présentation au Festival de Cannes : on y rit de bon cœur, en écarquillant les yeux devant le déferlement de déglingueries proposées à l’écran.

Ce cinéaste sombre ne nous y avait pas habitués, et les deux heures passées entre la famille bourgeoise des Van Peteghem, en vacances sur la Côte d’Opale du Nord-Pas-de-Calais, et ceux qui les entourent, en particulier l’effrayante famille des Brufort, ramasseurs de coquillages et passeurs de gué à force de bras, semblent marquer un virage décisif dans la filmographie du réalisateur de La Vie de Jésus, de L‘humanité, de Flandres ou Hadewijch.

A l’ironie préliminaire de l’extase devant la nature des premiers répond la méchanceté au visage de ces Ch’tis à l’accent impossible et à l’œil mauvais.

Cette violence latente ne résiste pas, au plan suivant, à l’apparition dans sa maison de Fabrice Luchini, démarche à la Aldo Maccione, hilarant bourgeois totalement dégénéré, à qui semble confiée la bonne conduite des choses, dans un monde social qui ne se mélangera pas.

Le film engloutit et recrache dès lors une invraisemblable galerie de portraits, tout autant tirés de la dimension carnavalesque typique du Nord que des figures populaires du cinéma ou de la BD, comme celles des deux inspecteurs Dupont et Dupont de Tintin, rallongés à la sauce Laurel et Hardy.

ma-loute-dumont-7Alors que des personnes disparaissent mystérieusement alentour, le film ne tarde pas à dévoiler que la collision de ces deux mondes qui se détestent est une donnée qui ne sera pas débattue, aucun effort n’étant gaspillé à le faire ignorer à l’autre camp.

Les riches passent leur temps à ne rien faire (bruyamment) tandis que les miséreux, redoutables cannibales, bouffent peu à peu (bruyamment aussi) ceux qui leur demandent de franchir le gué contre quelques pièces.

La lutte des classes est figée, son concept réduit à sa plus simple définition : tout le monde cherche à bouffer l’autre, littéralement ou implicitement, Dumont n’y revient pas plus que nécessaire.

Dans ce décor surréaliste de pure folie contagieuse, Bruno Dumont excelle par contre à magnifier le moment de grâce impensable entre le fils des pêcheurs, surnommé « Ma Loute », bonnet de marin à pompon sur la tête, et le personnage de Billy, être androgyne et fascinant venu de « l’autre rive », celle des bourgeois.ma-loute-dumont-8En robe ou en costume de garçon à d’autres moments de ses promenades, Billy est un mystère de beauté aux lèvres douces.

Et le mot « amour » circule entre les deux, à même de les éloigner l’un de l’appétit cannibale de sa famille de gueux, et l’autre, de la dévoration hystérique des « estivants », définitivement perturbée par l’arrivée à hurler de rire de la sœur du maître des lieux, jouée de façon incroyable par la grande Juliette Binoche.

ma-loute-dumont-4Et le film choisit de se resserrer, là, au cœur de son sujet : seul compte l’amour dans ce grand film faussement guignolesque, qui trace à la fois l’avenir et les limites du présent, telles que définies par l’usage et la société.

Billy est-il un garçon ou une fille ? La question du genre devient centrale, plus puissante que celle de l’appartenance sociale : elle s’inscrit à l’évidence dans l’actualité mais également dans l’interrogation fondamentale de Dumont sur tout ce qui empoisonne notre société.

La confrontation du racisme et du désœuvrement dans La vie de Jésus ; celle du mal et de la beauté dans L’Humanité ; la guerre et la jeunesse dans Flandres ; le mystique et le terrorisme dans Hadewijch : Bruno Dumont est très exactement là où il a toujours été, continuant à travailler le mal, même en utilisant le rire pour cela, comme dans Le P’tit Quinquin livré à Arte l’an passé.

ma-loute-dumont-6Sa caméra peut dès lors magnifier ces paysages extérieurs comme les mondes surréalistes de Magritte mais également ceux, intérieurs, des mots de Jean Genet, qui, en 1947, dans Querelles de Brest, estimait que l’idée de meurtre rejoignait l’idée de mer et de marins.

Pour ce poète maudit par son époque, il n’était d’amour que celui capable de « dépasser le dégoût », la beauté était un acte moral avant tout, « dire qu’il est beau décide déjà qu’il le sera », écrivait-il du fond de ses nuits agitées.

Alors les drames naissaient pour lui du brouillard sur les côtes, du soleil qui dorait trop faiblement ses façades, et de cette mer incertaine où « avec la précision d’une image, le meurtre fait en nous l’émotion déferler par vagues ».

ma-loute-dumont-3La Côte d’Opale continue d’accueillir le grotesque et l’hallucinant, voyage incroyablement burlesque au pays des Ch’tis comme terre de renouveau du genre de la comédie populaire, mais jamais distante chez Dumont d’une grande dimension politique.

La fascination apportée par Billy, et son irrésolution à l’écran jusqu’au générique final, n’est pas dès lors sans rappeler l’atmosphère irrespirable de Mort à Venise, de Luchino Visconti, Palme d’Or en 1971.

mort a veniseLa cité italienne fournissait le cadre d’une bourgeoisie trop insouciante du drame qui l’attendait, une épidémie de choléra qui allait la dévorer peu à peu : pour un vieux compositeur en villégiature, la frontière entre la vie et la mort s’effaçait devant les yeux d’un jeune garçon de Venise, idéal de beauté éthérée qui redessinait les contours d’un monde tant espéré.

Là encore, le monde était foutu et l’avenir avait un goût de sang : Dumont a juste inversé le rapport de force social.

Dans « Ma Loute », les monstres restent cannibales, et les bourgeois (comme l’extraordinaire épouse Van Peteghem interprétée par Valeria Bruni-Tedeschi) peuvent bien s’en remettre au Bon Dieu, « voir la Vierge » ou perpétuer leurs tares consanguines : seul l’amour mérite encore que l’on prenne tous les risques pour lui.

L’erreur  possible au rendez-vous final de telles divagations n’a pas l’importance de l’intensité du regard passionné échangé dans « Ma Loute », probablement le plus beau qu’ait porté le cinéma français depuis de nombreuses années.

C’est sans doute d’avoir partagé avec eux ce désir d’amour impossible, et sa vanité probable, qui a permis à Bruno Dumont d’avoir embarqué avec lui cette pléiade d’acteurs réputés, à total contre-emploi jubilatoire, et de comédiens amateurs, avec des « gueules » non moins fascinantes, dans cette merveille de film.

ma-loute-dumont-1


ma-loute-afficheMa Loute, réalisé par Bruno Dumont, avec Fabrice Luchini, Juliette Binoche, Valeria Bruni Tedeschi, Jean-Luc Vincent,  Brandon Lavieville et Raph.

Durée : 2h02 – Actuellement visible sur la côte basque au Cinéma L’Atalante de Bayonne, au Royal de Biarritz, au Select de St Jean de Luz, …


 

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Apprenez comment vos données de commentaires sont traitées.