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Maria Yudina : la pianiste qui tint tête à Staline puis à Khrouchtchev [ journée du 8 mars ]

8 mars 2016 > > Soyez le premier à réagir !

En cette journée internationale des droits des femmes, retour sur la personnalité de Maria Yudina, « la pianiste préférée de Staline », qui paya toute sa vie durant son refus de laisser la culture russe paralysée par la peur du régime soviétique, et qui est aujourd’hui encore un symbole dans son pays.

L’Adagio du Concerto pour piano nº 23 de Mozart est un morceau de pure beauté que le cinéma a régulièrement utilisé, de L’Incompris de Comencini au Nouveau Monde de Terrence Malik : c’est aussi le point de départ de la légende de la pianiste russe Maria Veniaminovna Youdina (1899 – 1970), « la pianiste préférée de Staline », dont le refus d’en rabattre devant le régime soviétique est une belle et tragique histoire valant symbole encore aujourd’hui.

maria-yudina-2Qu’elle ait vécu aussi longtemps en refusant de s’aligner sur la paralysie culturelle de l’URSS est une énigme, tant une attitude d’opposition directe au régime en place valait, dans le meilleur des cas, une expédition vers les camps de travail de Sibérie, ou, de façon plus ordinaire, un assassinat par le KGB suivi d’une disparition pure et simple.

Formée au conservatoire de Saint Petersbourg, Maria Yudina y enseigna jusqu’en 1930, avant d’en être chassée une première fois pour ses positions iconoclastes sur la musique (où elle y incluait une passion pour la poésie, la peinture et l’architecture), mais surtout pour son insistance permanente à soutenir les compositeurs et artistes russes alors en « relégation », notamment Stravinski ou Chostakovitch, dont elle réussissait à se procurer leurs partitions et les jouait quand c’était possible.

maria-yudina-3C’est en 1943 que son histoire s’inscrit dans la légende d’une écoute radiophonique par Staline du concerto N°23 de Mozart, larmes aux yeux, et demande que lui soit remis le disque « par Yudina » qu’il pense avoir entendu.

Alors que personne n’aurait osé lui dire que l’enregistrement n’existait pas, puisque qu’il s’agissait d’une retransmission en direct, la police soviétique vient la chercher en pleine nuit. On l’emmène dans un studio, où un orchestre l’attend, afin que soit enregistré pour Staline un disque qui ne sera pressé qu’à un seul exemplaire.

maria-yudina-5Durant cette nuit, il faudra pas moins de trois chefs d’orchestre pour le ré-interpréter, la peur de ne pas « coller » à l’attente de Staline paralysant la conduite de l’oeuvre.

Au matin, Staline a son disque, et fait parvenir une somme de 20.000 roubles à la pianiste, un geste auquel Maria Youdina répondit dans une lettre qu’elle la donnerait à l’église orthodoxe « pour prier jour et nuit pour son âme en raison des crimes qu’il avait commis contre le peuple russe ».

Alors que sa police était naturellement prête à châtier cette insolence, Staline ne répondit jamais et, autre fait notable de légende, il a été dit que, à sa mort 10 ans plus tard, aurait été retrouvé l’enregistrement en question sur son phonographe à côté de lui.

maria-yudina-1Ce « traitement de faveur » pour une opposante sans peur valut à Maria Yudina de payer malgré tout une carrière marquée par de multiples interdictions de concerts et des évictions quasi systématiques de ses postes de professeur.

Elle continuera à se produire en public mais il lui est interdit d’enregistrer ses récitals.

En 1960, c’est sur l’ordre du « réformateur » Khrouchtchev que la pianiste est limogée de l’institut musical Gnessine à cause de sa défense de la musique moderne occidentale. Et elle sera interdite de scène pendant cinq ans à la suite de sa lecture sur scène d’un poème de Boris Pasternak, l’auteur de Docteur Jivago, peu après que lui ait été décerné le Prix Nobel de littérature (1959).

En 1966, son interdiction sera levée, et malgré son interdiction de sortir du territoire soviétique, Maria Yudina sera considérée à l’étranger comme l’une des plus brillantes interprètes de Bach, rapprochée de ce que Glenn Gould apporta dans ses Variations Goldberg.

Jusqu’à sa mort en 1970, elle n’eut de cesse de promouvoir la création de son temps, en particulier celles des compositeurs russes rejetés mais également d’artistes occidentaux.

maria-yudina-6Grâce aux efforts de ses amis, en particulier l’écrivain soviétique Anatoly Kuznetsov, ses lettres et ses écrits ont été publiés à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Une initiative a aussi permis une réédition complète de ses œuvres sur CD.

A sa mort, le compositeur Dimitri Chostakovitch, qu’elle joua pendant ses années de disgrâce, lui écrivit un vibrant hommage dans ses mémoires.

Dans ces temps de crainte permanente d’un arrêt cardiaque, dans un temps où nul ne pouvait s’imaginer être aussi intrépide que Saint George devant le dragon, elle fut cesse qui rendit des roubles au lieu de remplacer sa propre fenêtre cassée, celle qui « publia » de sa propre voix les poèmes d’écrivains interdits, qui a osé dire Staline qu’il n’était pas au-delà de la miséricorde et du pardon de Dieu. Maria Yudina avait un cœur grand et pur. Il n’est pas étonnant que sa tombe à Moscou soit devenu un lieu de pèlerinage.


En hommage à Maria Yudina, l’Adagio du Concert pour Piano N°23 de Mozart


 


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