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« Mohicans » de Denis Robert : retour sur un « Hold-up réussi à Charlie » par un ex du Canard

4 mars 2016 > > Soyez le premier à réagir !

Le dernier livre de Denis Robert, « Mohicans » (Editions Julliard), plonge dans les coulisses pas jolies jolies du Charlie Hebdo période Philippe Val, quand a pu être conçu de se nourrir sur la bête, compte rendu de Jean Yves Viollier publié avec son autorisation.

Depuis janvier 2015, et l’attaque durant laquelle ses membres ont été assassinés, il est plus facile en France d’être « Charlie ».

Dans un pays où les voix médiatiques non alignées font l’objet de manoeuvres permanentes d’étouffement (lire Informer n’est pas un délit, de Fabrice Arfi et Paul Moreira, vu par JY Viollier, un ex du Canard, article Eklektika du 10 février 2016), celle de Denis Robert est essentielle, qui rappelle dans son récent ouvrage Mohicans (éditions Julliard, novembre 2015) l’autre face de Charlie Hebdo, au moment où Philippe Val était à la barre financière plus encore que rédactionnelle.

robert-charlie-hebdo-7IIl en a extrait une histoire nauséabonde que la formidable machine des grands médias a « salué » par une attention toute relative, invitant le seul Philippe Val à venir verser ses larmes sur les plateaux traumato-philes de nos grands médias.

« Denis Robert avec ce dernier livre est un briseur de rêves et un emmerdeur. Mais un emmerdeur passionnant comme il en faudrait tant dans le métier de journaliste », écrit le blogueur Jean Yves Viollier sur le Bisque bisque Basque ! où cet ancien du Canard a pris l’habitude de décortiquer l’actualité locale de la côte basque, en élargissant au plaisir les zones visées par ses mots.

Avec son autorisation (merci, Jean Yves), nous publions son compte-rendu de lecture, et vous invitons à devenir comme nous les fidèles lecteurs de ces coups de plume.


« Hold-up réussi à Charlie », par Jean Yves Viollier

viollierDenis Robert, vous savez, ce petit journaliste de province, momentanément passé par Libération, et qui avait suscité l’hilarité et la condescendance de la presse parisienne en évoquant une chambre de compensation au Luxembourg, une sorte de lessiveuse à argent sale. Sauf que les journaux dits d’investigation, auraient été bien inspirés en prenant la roue du tenace enquêteur de l’affaire Clearstream et en saluant sa pugnacité, alors que les procès lui tombaient dessus comme orage au printemps, car les faits lui ont donné raison.

Mais que voulez-vous, cet homme, en véritable journaliste, a l’art de naviguer à contre-courant et d’aller chercher les ennuis à plaisir! Denis Robert a une passion que je partage pour Cavanna, ce fils de maçon, qui a inventé et revivifié notre langue, comme pas un académicien ne l’oserait. Et c’est en tournant un documentaire sur l’auteur des « Ritals », qu’il a découvert avec effarement comment était traité le fondateur historique, avec Choron, de « Charlie Hebdo » .

robert-charlie-hebdo-4Denis Robert sait qu’il va faire tousser l’intelligentsia, mais avec Mohicans , il se lance dans une édifiante enquête, qui nous montre comment Philippe Val et l’avocat du journal Richard Malka ont pris le pouvoir dans ce journal et ont grassement vécu sur la bête, pendant qu’ils étaient aux commandes. Et ce sont les mêmes, toute honte bue, qui ont montré leurs larmes devant les caméras, au moment des attentats, alors qu’ils étaient déjà fort éloignés du journal. Au point que Val, lorsqu’il a proposé de reprendre la direction de Charlie hebdo, après les attentats de janvier, s’est vertement fait éconduire par la rédaction.

Mais revenons à nos deux Mohicans, Cavanna et Bernier, dit professeur Choron, qui vont fonder Hara Kiri, et enthousiasmer une jeunesse qui n’en peut plus du gaullisme et de Pompidou. Dans ce titre foutraque, rien n’est fait dans les règles de l’art. Cavanna rédige, sous des pseudonymes, le journal presque à lui tout seul et le formidable bateleur Choron, ancien de la légion, impulse une équipe de vendeurs à la criée qui fait des miracles. Et l’on est effaré, en replongeant dans les collections de la liberté et de l’audace de cette équipe. « L’époque étant ce qu’elle est, ces journaux fougueux qui sentaient le foutre, l’alcool, la sueur, la liberté sont devenus des marques ».

robert-charlie-hebdo-1Rien n’est fait dans les règles, mais tous ceux qui ont participé en gardent un souvenir ému. Les journalistes et les dessinateurs ne sont presque jamais payés, les charges sociales « oubliées », mais dès qu’il y a trois sous, ils sont scrupuleusement partagés entre tous, avant que la question rituelle des soirs de bouclage ne soit posée par Choron : « Alors, ce soir, on baise ou on bouffe ? », le grand argentier du journal ayant une nette préférence pour la première solution qui lui coûte beaucoup moins cher que la deuxième, les pisse-copie ayant une sérieuse propension à biberonner sévère.

De procès en censure, Hara-Kiri  va devenir Charlie Hebdo, avant de péricliter en 1982. Dix ans plus tard, Philippe Val et Cabu qui se sont connus à La Grosse Bertha proposent de racheter le titre. Cavanna est favorable à l’idée, tandis que Choron ne veut absolument pas en entendre parler. C’est là qu’intervient l’habile avocat Richard Malka, qui va permettre à la société « Kalachnikov » (ça ne s’invente pas!) de relancer le titre. C’est incongru, mais Charlie hebdo a désormais des actionnaires.

Tandis que  l’on interdit à la standardiste de passer à Cavanna les journalistes qui le demandent – tout doit être supervisé par Val !  – le nouveau journal affiche des positions surprenantes, comme le prétendu antisémitisme de Siné. Ce qui ne l’empêche pas de faire fortune au moment de l’affaire des caricatures de Mahomet. Val empoche 300.000 € pour ce simple numéro, tandis que Cavanna végète à 1800 euros par mois. Mais le pillage n’est pas fini.

robert-charlie-hebdo-3Le grand copain de Carla Bruni et par ricochet de Sarkozy, ce qui lui vaudra de se retrouver à la tête de France Inter, où son autoritarisme laissera de mauvais souvenirs, monte avec la complicité de l’avocat Malka une société civile immobilière pour que Charlie soit plus grandement logé, mais ne se gêne pas pour réclamer un loyer exorbitant. Au total, c’est plus de un million d’euros que Val percevra, lors de ses trois dernières années à Charlie, soit 38737 euros mensuels. Avant de partir exercer ses talents à la radio et de laisser à Charb un journal exsangue financièrement.

Mais pouvait-on attendre autre chose d’un homme qui s’est produit pendant vingt-six ans, comme chansonnier, avec Patrick Font, tout en affirmant qu’il ne le voyait pratiquement plus, contre-vérité évidente qui a scandalisé tous ses amis, quand Patrick Font a connu de graves déboires judiciaires pour s’être intéressé d’un peu près aux jeunes enfants ?

Oui décidément, Denis Robert avec ce dernier livre est un briseur de rêves et un emmerdeur.

Mais un emmerdeur passionnant comme il en faudrait tant dans le métier de journaliste.


robert-charlie-hebdo-5Mohicans, de Denis Robert
Editions Julliard
Paru le 5 Novembre 2015, 306 pages
Prix : 19,50 €


L’autre Charlie Hebdo par Denis Robert, le film

« Cavanna, jusqu’à l’ultime seconde, j’écrirai », un doc au long cours sur François Cavanna, sorti « en toute discrétion » en juin 2015, sur le créateur de Charlie Hebdo et de Hara Kiri, l’inventeur de la presse satirique, l’auteur des Ritals et d’une soixantaine d’ouvrages, disparu fin janvier 2014.

Le film repose sur des entretiens avec Cavanna réalisés peu de temps avant sa mort, des archives oubliées et des témoignages inédits comme ceux de Siné, Willem, Delfeil de Ton et Sylvie Caster.

En filigrane l’histoire en passe d’être oubliée du premier homme qui aurait pu dire « Je suis Charlie »


 


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