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‘Notre désir est sans remède’ de Mathieu Larnaudie : cette « une parmi nous »

15 octobre 2015 > > Soyez le premier à réagir !

Une première phrase qui annonce le violence de ce qui va suivre «La lumière n’exauce pas les corps, elle les massacre.» Peu importe qu’on connaisse l’actrice Frances Farmer ou pas, ou qu’on ait vu Frances, le film avec Jessica Lange. On est happé par ce roman-récit-biographie d’une vérité terrible.

Avec un titre magnifique Notre désir est sans remède et un roman qui l’est tout autant, Mathieu Larnaudie a écrit l’histoire d’une actrice détruite par la société américaine et à travers elle, l’influence pernicieuse de la célébrité. Plus encore, il est à travers ces personnages qui ont existé, une analyse sévère du cinéma hollywoodien passé mais aussi présent.

Peu de choses ont changé, et si quelques actrices osent maintenant réclamer les mêmes salaires que leurs comparses masculins, il est encore des inégalités flagrantes dans leur traitement et considération.

Peu en faut pour qu’un phrase maladroite, un comportement hors norme ou une volonté de ne pas plier soient la cause d’un « bannissement » des plateaux de cinéma, synonyme d’une mort symbolique.

De quoi rendre fou ou plutôt folle puisque Frances Farmer passera une grande partie de sa vie dans un hôpital psychiatrique où elle subira les traitements les plus sévères.

notre-desir-est-sans-remede-matthieu-larnaudieL’histoire :

Quand la jeune Frances est apparue dans des productions de la Paramount ou de la MGM, à la fin des années 1930, on a d’abord apprécié sa blondeur, ses pommettes hautes, son menton dédaigneux, sa raisonnable impertinence. On l’a dite tour à tour provocatrice, communiste, féministe, athée, amoureuse. Puis on l’a déclarée folle et les dispositions nécessaires ont été prises

Ce roman fort bien documenté et qui ne suit pas l’ordre chronologique – et pourquoi le faudrait-il ?-  nous mène en sept chapitres dans les méandres psychologiques de Frances mais aussi dans une réflexion sur la société du spectacle.

Il montre la jeune beauté de 16 ans qui participe à un concours national d’écriture et présente devant une salle horrifiée son texte, Dieu meurt. Elle rit de la bigoterie de ses contemporains et défie avec force et intelligence la haine de toute une communauté. Elle aura sa première photo dans le journal.

D’autres suivront, plus cruelles encore, la montrant échevelée, hagarde et en colère face aux journalistes et reporters dont la seule jouissance est la « déchéance de l’autre ». Ou comment humilier et détruire les femmes qui oseraient être autre chose qu’une poupée qui dit oui.

frances-farmer«Elle gardait la tête haute et restait immobile, veillait à ne pas se retourner même quand elle entendait qu’on chuchotait, qu’on s’esclaffait derrière elle. […] Deux des officiers l’empoignèrent chacun par un bras pour chercher à la maîtriser, pendant qu’un troisième la ceinturait par-derrière avant de la faire glisser sur les talons, de la tirer sur quelques mètres, le temps de l’évacuer de la salle d’audience ; puis, une fois le seuil franchi, en la faisant basculer, il l’arracha du sol à la manière d’un lutteur, la souleva et la maintint en l’air entre ses bras qui lui pressaient le ventre et la poitrine, l’entraînant à travers la galerie où les spectateurs du procès étaient encore rassemblés et s’écartaient sur leur passage, la serrant plus fort encore tandis qu’elle hurlait et se débattait, tentait de dégager ses bras, de ruer, de se cabrer, donnait des coups de pied en direction de tout ce qui passait à sa portée, et surtout dans le vide ; mais le flic tenait bon, ne relâchait son étreinte à aucun moment, si bien que, dans la confusion de ses contorsions de forcenée, dans la furie de cette bataille inepte, la veste de Frances s’ouvrait, sa chemise se fendait, sa jupe remontait, découvrant le haut de ses bas de nylon et de ses cuisses, et que le photographe n’eut pour saisir « la scène qu’à se poster à quelques pieds d’elle, à la mettre en joue, à poser même un genou sur la dalle pour mieux viser, à attendre que l’actrice enragée et le colosse qui l’emportait parviennent à son niveau, et à déclencher. »

frances-farmerCe que veut Frances, c’est jouer. Non pas être actrice mais jouer des rôles, c’est l’amour du jeu qui la mène aux théâtres de Broadway. C’est parce qu’elle veut jouer qu’elle refuse d’être une image à la sauce hollywoodienne. Et c’est parce qu’elle veut jouer qu’elle sera considérée comme mentalement déséquilibrée.

Le théâtre n’est pas ce divertissement inoffensif à quoi le show-business capitaliste veut le ravaler, encore moins l’antre douillet où une coterie d’esthètes viendrait chercher un supplément d’âme et matière à conversations mondaines entre initiés : c’est une guerre, une expérience en acte de la communauté du peuple, un instrument d’émancipation des citizens. L’art ne vaut que s’il a la puissance de changer la vie.

Mathieu-LarnaudieC’est un roman dont l’écriture impressionne par sa musicalité, ses tournures de phrase et son style recherché. Plus qu’une biographie romancée, Mathieu Larnaudie a rendu hommage à une actrice pas comme les autres qui a subi la machine à broyer du cinéma.

Il a ainsi raconté l’histoire de ces femmes fragilisées et aliénées pour oser vouloir se réaliser. Être elle-même ou un personnage, mais certainement pas celle voulue par les autres.


-Notre désir-est-sans-remèdeNotre désir est sans remède de Mathieu Larnaudie,
édité chez Actes Sud, le 19 Août 2015
Prix: 19,30€


 


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