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‘Notre quelque part’, de Nii Ayikwei Parkes : le flow des cultures africaine et occidentale

13 mai 2015 > > Soyez le premier à réagir !

Voici un livre délicieux de Nii Ayikwei Parkes, Notre quelque part, qui combine l’intrigue nécessaire à un bon polar avec les plaisirs les plus élégants du roman littéraire, à la manière d’un flow nourri de jazz et de slam, pour un auteur qui ne cache pas adorer cette forme de poésie parlée qu’on appelle le spoken word.

Comme dans les meilleurs romans policiers, un héros enquête, avec un sens aigu d’un endroit, de quelque chose de local, et de multiples Prix, dont celui, à partager, du meilleur premier roman étranger dans la section Lire 2014.

L’histoire :

Nii-Ayikwei-Parkes-4C’est Yao Poku, vieux chasseur à l’ironie décapante et grand amateur de vin de palme, qui nous parle. Un jour récent, une jeune femme rien moins que discrète, de passage au village, aperçoit un magnifique oiseau à tête bleue et le poursuit jusque dans la case d’un certain Kofi Atta. Ce qu’elle y découvre entraîne l’arrivée tonitruante de la police criminelle d’Accra, et bientôt celle de Kayo Odamtten, jeune médecin légiste tout juste rentré d’Angleterre. Renouant avec ses racines, ce quelque part longtemps refoulé, Kayo se met peu à peu à l’écoute de Yao Poku et de ses légendes étrangement éclairantes…

Kayo est tout juste rentré au pays.

Kayo n’avait jamais su apprécier les rues de Londres de la même façon. Il faisait bien la différence entre les ruelles d’East Street Market et les halles couvertes de Leadenhall, mais il ne parvenait pas à dessiner en rêve le réseau de leurs allées comme il le faisait avec les voies tortueuses, les passages et les caniveaux répugnants qui couraient entre le marché nocturne d’Osu et celui de Nima. Pour lui, les rues de Londres n’étaient reliées les unes aux autres que par les couleurs primaires de la carte du métro et les chiffres abstraits identifiant les différentes lignes de bus.

Il est heureux de travailler en tant que médecin légiste à Accra.

Mais quand un crime étrange est découvert dans un village de la forêt à distance – par la petite amie du ministre des Transports, pas moins -, Kayo est entraîné dans l’enquête par un sergent corrompu dont la notion de recrutement s’apparente à la menace d’emprisonnement sur accusation de complot.

« Kwadwo Okai Odamtten, je vous place en état d’arrestation pour tentative de déstabilisation du gouvernement. »
Kayo, bouche bée, laissa échapper un bruit de halètement suraigu. D’un mouvement instinctif de l’épaule, il repoussa la main de Garba. « Quoi ? » Comme un métronome, son regard allait de Garba au sergent Ofosu. « Vous plaisantez ? »
Le sergent Ofosu secoua la tête d’un air de parent déçu. « Mon ami, dit-il en tapotant le pistolet à sa ceinture, je suis sûr que vous connaissez les conséquences désagréables que pourrait vous valoir toute tentative de résistance à cette arrestation. Nous ne faisons que notre travail. »
[…]
Kayo tenta une dernière protestation. « Et comment suis-je censé avoir tenté de déstabiliser le gouvernement ? »
Le sergent Ofosu le regarda bien en face pour lui faire cette réponse : « Je sais bien que vous êtes un musulman comme mon ami Garba ici présent, mais je suis sûr que vous connaissez cette parole de la Bible : Celui qui n’est pas avec moi est contre moi. »

Nii-Ayikwei-Parkes-2Donker donne à Kayo le conseil – avertissement-  suivant : Ne pas revenir sans avoir une bonne théorie scientifique et un rapport « Style… Les Experts. ..».

Kayo trouve la preuve du « mal » : les restes humains sanguinolents infestés d’asticots, dans le coin d’une cabane appartenant à un cultivateur de cacao qui n’a pas été vu depuis un mois.

Il fait de son mieux pour suivre les recommandations de son supérieur – prélèvement d’échantillons pour les tests d’ADN, photographie avec un « filtre de sa fabrication sur l’objectif du réflex » pour repérer les traces d’urine sur le sol, création d’un modèle numérique de la scène du crime sur son ordinateur portable.

Mais plus important encore, il écoute les gens du pays, en particulier l’ancien du village, le vieux chasseur, Opanyin Poku. Ce dernier lui fait part de l’histoire, en donnant des indices sous la forme de contes du village, pendant qu’ils boivent du vin de palme mélangé à une potion de sa fabrication, à base d’écorce de hwεma.

Nii-Ayikwei-Parkes-5Son respect pour la sagesse non-occidentale peuvent alors affronter puis accompagner son éducation scientifique.

Bien entendu, Kayo ne pouvait se laisser aller à parler de l’odeur douceâtre des chairs brûlées, ou encore des oiseaux qui avaient tous ensemble quitté leur nid au milieu de la bambouseraie pour envahir une case inhabitée. De fait, il n’avait rien de concret à raconter. Plongé dans un abîme de vide entre intuition et certitudes, Kayo, pour la toute première fois de sa carrière, se trouvait à court de réponses.

Ce roman n’est pas excessivement ambitieux, mais tout ce qu’il se propose de faire, il le fait admirablement. C’est drôle et parfois moqueur. C’est intelligent et jamais condescendant.

La police du Ghana avait un taux de résolution des affaires criminelles de quatre-vingt-dix-neuf pour cent, et ce grâce à des procédures d’interrogatoire « spécialisées ».

Nii-Ayikwei-Parkes-3Nii Ayikwei Parkes sait certainement l’effet que le dialogue ghanéen aura. Il ne traduit pas ou n’explique pas les mots en Twi qu’il jette ça et là, et cette couche supplémentaire de mystère (pour le lecteur lambda) ne fait qu’ajouter à la force de son lyrisme et de perspicacité.

Le langage parlé (avec des fautes) se mêle au dialecte et au langage plus soutenu pour rendre ce roman vivant et animé.

Certes la fin est ambiguë et laisse la place à l’interprétation, mais c’est ce dont l’histoire a besoin.

Elle laisse ainsi le lecteur réfléchir sur les valeurs de la tradition et de la modernité. Peut-être est-ce le point de tout le roman.

Mais, après tout, de quel droit aurait-il pu, lui, Kayo, arriver dans ce village et prétendre balayer d’un geste les traditions de ces gens, leurs coutumes, et précipiter dans le chaos tout un monde, au nom d’une science qui, pourtant, n’était pas dénuée d’incertitudes ?


Nii-Ayikwei-Parkes-4Notre quelque part, Nii Ayikwei Parkes

Editions Zulma, paru le 6 février 2014

304 pages, 21 €

PRIX MAHOGANY 2014
PRIX BAUDELAIRE DE LA TRADUCTION 2014
PRIX LAURE BATAILLON DE LA TRADUCTION 2014
MEILLEUR PREMIER ROMAN ÉTRANGER DANS LA SÉLECTION LIRE 2014


 


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