Après 3 ans, plus de 1 000 articles écrits
par une trentaine d'auteurs, 1 700 dates d'agenda,
340 fils musique, 330 brèves de culture,
420 newsletters envoyées à 4500 abonnés
pour un total de 900.000 pages vues,

Eklektika s'arrête.

Merci à ceux qui nous ont fait confiance.

Si le projet vous intéresse : continuer@eklektika.fr

Retour en haut de la page
Twitter Facebook Contact Recherche

« Patients », de Grand Corps Malade et Idir : « un accident à la con », et le partage lumineux d’un bout de vie cassée

6 mars 2017 > > Soyez le premier à réagir !

Sorti le 1er mars sur les écrans, le premier film du slameur et de son acolyte vidéaste ouvre remarquablement un regard sur l’autre côté de la porte, celle d’une détresse abordée collectivement, avec une très belle personnalité cinématographique.

On pourrait rechigner à l’idée de voir un film qui traite du handicap, se disant que c’est dur, plombant, grave, à tort ou à raison. Pourtant, très vite, on rit quand commence Patients.

Ce film inspiré du livre de Grand Corps Malade écrit en 2012 (ressorti pour l’occasion, voir ci-dessous) évite avec une aisance remarquable les pièges dans lesquels il est si facile de tomber avec ce genre de sujet.

Pour cette première réalisation en compagnie de son meilleur ami et réalisateur de ses clips Mehdi Idir, Grand Corps Malade, plus connu pour son slam, nous livre une fois encore son écriture fine, juste, parfois crue mais sensible, quand bien même les situations présentées sont brutes.

« Toute ressemblance dans ce film avec des personnes réelles n’est pas le fruit du hasard » annonce d’emblée l’authenticité des protagonistes et de l’histoire qui se déroule devant nous, et transparait incontestablement dans l’interprétation naturelle des différents comédiens, si bien que Pablo Pauly qui incarne Ben, personnage principal, nous fait presque oublier que cette histoire est celle du slameur.

« Un accident à la con », Ben plonge dans une piscine pas assez profonde, se brise les cervicales et devient « tétraplégique incomplet » : il se retrouve dans un centre de rééducation en compagnie de paraplégiques, tétraplégiques, traumatisés crâniens et autres désinhibés frontaux.

Le temps prend une dimension toute autre dans le contexte d’un handicap tel que celui-là, puis dans le travail de rééducation qui s’en suit, dont les patients, dans les deux sens du terme ici, prennent vite conscience : entre eux ils se donnent alors des astuces pour « niquer des heures », autrement dit pour passer le temps.

L’ensemble du film se déroule dans l’unique lieu du centre de rééducation. On progresse dans l’espace au même rythme que Ben.

Au départ, il n’a pour décor que les 4 murs de sa première chambre qu’il n’est pas encore en mesure de quitter, puis une autre, en compagnie d’un autre accidenté, et quand enfin il peut s’asseoir dans son fauteuil électrique et découvrir l’ensemble du centre, on le visite en même temps que lui, imaginant plus ou moins précisément son enthousiasme, lui qui est resté alité pendant des semaines.

Chaque progression, aussi minime soit-elle, est une nouvelle récompense, comme celle de pouvoir amener soi-même la fourchette à sa bouche pour manger.

Ce film éveillerait même les consciences les plus hermétiques au sujet du handicap, montrant que Ben est dépendant des autres, pour tout, tout le temps.

Il subit l’ouverture de ses volets les yeux encore ensommeillés, la voix tonitruante, sur jouée et faussement pleine d’en train de son aide-soignant du matin, la programmation de son téléviseur, sa toilette, la panne de batterie de son fauteuil. Mais il en rit et nous fait rire aussi de l’absurdité de certaines situations comme celle où l’aide-soignante lui dit « tu m’attends, je reviens, tu m’attends hein ?! » alors qu’il ne peut évidemment aller seul nulle part à ce moment-là.

Il ne perd pas la face alors même que sa dignité est atteinte, grâce à son tempérament optimiste sans doute, mais certainement aussi grâce à ces nouveaux acolytes rencontrés au centre, qui passent leur temps à se malmener gentiment les uns les autres, mais aussi à s’aider, à s’écouter, et rire, « on ne guérit pas tout seul », suggère le film.

La place de l’humour est parfaitement dosée, puisqu’à aucun moment elle ne vient minimiser l’aspect dramatique des situations exposées. La réalité nous rattrape constamment et atténue rapidement le côté illusoire d’un centre où tout se finirait bien pour chaque patient.

Entre une bande originale bien choisie allant de Lunatic, NTM, Nas en passant par Bob Marley, des répliques crues, drôles et efficaces, des protagonistes sensibles et attachants, des réalités évoquées sans tabou concernant les handicapés qui seront « toujours considérés comme des handicapés avant d’être considérés comme des personnes » avec une personnalité propre, Patients est justement mesuré.

On n’est pas dans le jugement, ni dans le pathétique, mais dans le partage d’un bout de vie, la porte s’ouvre sur un lieu où le temps s’écoule différemment, un monde mystérieux que l’on connait finalement assez mal quand on est de l’autre côté de cette porte.


Bande annonce du film Patients


Patients, de Grand Corps Malade et Mehdi Idir (France – 1h50), avec Pablo Pauly, Soufiane Guerrab, Moussa Mansaly, …

Actuellement programmé sur la côte basque au Select de St Jean de Luz et à MonCiné Anglet


Patients, de Grand Corps Malade – Editions Don Quichotte –  168 pages, 15 euros


 


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Apprenez comment vos données de commentaires sont traitées.