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Pippo Delbono, moments exquis et pancia piena

18 novembre 2013 > > Un commentaire

De l’Italie, on a usage de dire que, lors de repas festifs entre amis, il faut accepter l’idée de manger avec une sorte de frénésie, d’avidité goinfre. « Tant qu’on peut. Comme si le pire était à venir. Comme si c’était la dernière fois qu’on mangeait. Il faut manger tant que la nourriture est là. Une sorte d’instinct panique. Et tant pis si on s’en rend malade. Il faut manger avec joie et exagération », écrit ainsi Laurent Gaudé dans Le soleil des Scorta.

« Une sorte possible de caractéristique », réagit l’homme invité des 8èmes Rencontres Improbables de Bayonne, « mais il faut apprendre à se méfier des cases dans lesquelles nous rangeons les hommes, et surtout les peuples », complète Pippo Delbono.

Autant indéfinissable que totalement reconnaissable, cet acteur et metteur en scène de théâtre italien a pris ses quartiers au Pays Basque, pour quelques jours de festin culturel qui le verront nous proposer un montage d’images glanées (avant hier samedi au Royal de Biarritz), une performance de ses multiples voix intérieures (ce lundi soir, au Théâtre de Bayonne), une exposition photo-vidéo-déambulation au Carré Bonnat, « Ma mère et les autres » (une première pour lui), et une exposition-labyrinthe place du Réduit à Bayonne.

Il est le véritable Minotaure de ces 8èmes Rencontres Improbables, lui qui a fait du coeur des hommes la nourriture de son ventre d’artiste, comme on demande à la terre de rester terreau fertile, et à une table sarde, celle de la Bottega di Mario du Petit Bayonne, de devenir la scène cordiale de moments de vie exquis, de réflexions sur sa vie aujourd’hui, élans et cris de colère mêlés.

Et jusqu’à ce qu’ait pu être affirmé que ce cri, Pancia Piena ! (« Ventre plein ! »), salue la rencontre avec un homme rare, débordant de passion et de malice, dont la réputation d’être transgressif est « une sorte possible de caractéristique », les cases prévues pour l’enfermer ayant avoué leurs défaites depuis bien longtemps.

Pippo Delbono et le Pays Basque
(assiette de pecorino et ricotta, et vin de Sicile)
pippo delbonoPippo a déjà trainé sa carcasse au Pays Basque, des deux côtés de la frontière pyrénéenne, pour des spectacles donnés à Bayonne, à San Sebastian ou à Vitoria, « j’y ai ressenti quelque chose de très fort, quelque chose de la passion ».

Il y a apprécié la qualité de « gens très directs », surtout au Sud, dont il a pu également mesuré une certaine dose de machisme, « cette fermeture de la pensée, qui s’oppose à la fragilité, au doute, des notions plus féminines qui n’appartient pas qu’aux seules femmes », un grand sourire barrant son visage.

De ces voyages, d’aujourd’hui et d’hier, il en tiré la certitude que le voyageur doit se nourrir de la remise en question de ses propres caractéristiques, « sentir le karma d’un peuple plus que ses dénominateurs communs », « c’est également l’occasion d’être capable de douter de ses propres possibilités, pour éviter de se sentir au-dessus des autres, quand soi-même, on a parfois la douleur de penser que nous nous sentons comme le dernier des hommes, seuls et parfois dans le brouillard de nos pulsions ».

« J’aime penser que je suis un citoyen d’un monde qui comprend qu’on ne peut grandir qu’à travers les autres », conclut-il là-dessus.

L’Italie et son passé
(pancetta pepata, saucisson sarde, et morceaux de pain de pizza)
pippo delbono« L’Italie n’a rien résolu de son passé », introduit-il, en rapportant les ères Andreotti ou Berlusconi à des ferments comparables de morts des idées, de l’amour ou de la politique, tel que pouvait l’intégrer la mythologie romaine la plus ancienne, « tu changes juste les lieux et les époques, mais le cadre reste fixé par des enjeux et des accidents identiques ».

La magnificence de ses villes les plus célèbres lui semble relever d’un joug, « Rome, Venise, Gênes ont gardé cette obligation d’être belles, alors que d’autres cités italiennes ont choisi la liberté ».

Et le constat d’une défaite civilisationnelle au-delà de ses frontières ne fait aucun doute pour Pippo : « aujourd’hui, quand tu regardes sur Google Actualités, tu te rends compte qu’il ne se passe officiellement rien en Italie, juste quelques entrefilets internationaux pour un pays de 60 millions d’habitants ».

Ces failles et ces crevasses, Pippo en avait fait le fil rouge de son documentaire récent Amore e Carne, où il mêle tout à la fois la belle figure de son amie la chorégraphe Pina Baush et la nappe en plastique dressée par les mamas, dans son pays. Il invoque les figures de Pasolini et de Rimbaud, quand lui apparait haïssable que l’Italie ait négligé de se battre pour sa liberté incertaine au profit de sa soumission (à la religion, à sa condition de misérable matraqué par la crise).

Récit fêlé, allumé et perturbé, ce corps social « kafkaïen et malade » se confond avec le sien, en lutte contre le sida depuis plus de 20 ans, ce qui l’attire sans cesse vers la double exigence de sincérité avec ce qu’il est et avec ce qui doit être proclamé avant le dernier souffle.

Et avant ce dernier souffle seront attendus ses hurlements au microphone durant ses spectacles, « comme du rock, pour percevoir dans le son des mots la révolte des hommes, le langage essentiel du théâtre pour moi ».

L’Italie aujourd’hui
(raviolis de sanglier, saucisse fumée et sauce au fenouil)
pippo delbonoAprès la chair, Pippo Delbono s’est attaqué au sang, son nouveau documentaire Sangue récoltant autant les prix internationaux que des attaques très dures venues de son pays natal, « en particulier de la gauche et des communistes », précise-t-il sans faire ciller le moins du monde ses yeux perçants, volontiers mi-clos.

L’objet du scandale est sa rencontre et ses entretiens filmés avec Giovanni Senzani, ancien leader des Brigades Rouges, incarcéré pour enlèvements, attentats et homicides, récemment libéré des prisons de haute sécurité, montée en parallèle avec l’évocation douloureuse de la mort de « deux femmes de leur vie » (la mère du cinéaste et la femme de Giovanni Senzani).

Il perçoit « une attitude réactionnaire » à l’égard de son travail, de la part de « ces gens qui m’aimaient quand je créais une forme d’harmonie, et qui veulent que j’en reste là. Ça peut devenir un problème… ça peut être dangereux, si on veut toujours te revoir comme tu étais quand tu étais à cet endroit-là ». Au plus profond de lui aujourd’hui s’est érigée la conviction qu’il faut « aller vers d’autres zones, avec sincérité, peut-être des zones qui te font un peu mal, qui ne te rassurent pas… » (comme évoqué lors d’un entretien dès 2009)

Et il sourit : « l’article le plus élogieux est venu du plus inattendu, d’un prêtre jésuite qui a vu le film une bonne cinquantaine de fois et en a fait une critique très détaillée de 11 pages, alors que les communistes ont hurlé ! ».

Ce renversement des rôles l’a pleinement réjoui, au moins autant qu’une réaction qu’il se surprend à rechercher après la projection de Sangue : « sans qu’il y ait de possibilité de déterminer qui de l’homme ou de la femme réagit systématiquement dans le même sens, j’ai vu des couples se déchirer après la projection, avec des scènes de ménage très fortes », s’esclaffe-t-il, sans remettre en question la nécessité absolue de respirer l’amour auprès de soi.

« Pancia Piena !! »

pippo-et-marioLes bouteilles d’amaretto, de limoncelo ou de grapa ont pris place face aux convives de ce repas truculent, les verres se lèvent, et Mario, le patron des lieux, tatouages sur les bras et sourire aux lèvres, s’entretient avec Pippo dans leur langue natale : récit d’un samedi midi aussi improbable qu’exquis, une double ambition que porteront ces Rencontres jusqu’au 30 novembre.


Commentaires

Une réponse à Pippo Delbono, moments exquis et pancia piena

  1. […] Pippo Delbono en est le grand homme, lui qui a été invité par le directeur artistique Antoine Bataille à livrer la chair de son âme, ses yeux samedi soir au Cinéma le Royal de Biarritz, ses voix ici ce lundi soir, et dès mardi, jusqu’au ventre de sa mère ne devra plus avoir de secret visible pour ceux qui l’attendaient. […]

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