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Du Temps d’Aimer pour « Poil de Carotte », le paradoxe vainqueur de Fabio Lopez

26 septembre 2016 > > Soyez le premier à réagir !

Mercredi 13 septembre dernier, sur les planches du Temps d’Aimer, cinq danseurs de la compagnie Illicite menés par le chorégraphe Fabio Lopez ont donné corps avec « Poil de Carotte » au désamour et à l’érotisme meurtri, accrochés au cœur battu de la musique du compositeur Thierry Escaich, présent dans la salle ce soir-là.

Un ballet charnel, théâtral sans compromis, d’après le terrible roman de Jules Renard, qui a écorché jusqu’au public du Temps d’Aimer. « Poil de carotte » chorégraphié par Fabio Lopez, ou l’occasion pour Eklektika de continuer de porter son attention sur un chorégraphe qui « ose » et « sait le faire », après avoir assisté en janvier dernier à une des résidences de création de cette nouvelle pièce.

Raconter leurs histoires, suivre des personnages authentiques tout au long de leurs parcours : il faut entendre que Fabio Lopez est de ceux-là.

fabio-lopez-enseignant-2Pour ce chorégraphe, directeur de la compagnie Illicite et ancien danseur du Malandain Ballet Biarritz, ce mercredi soir n’était pas un soir comme les autres.

L’enfance sombre et impitoyable de Poil de Carotte a rencontré les lumières des plateaux, plus de cent ans après son écriture en 1884. Pour le rôle-titre, le chorégraphe a revêtu son habit de danseur, suite au renoncement de l’un des artistes à venir en France, après les derniers attentats survenus à Nice.

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Photo : Luna Campet, janvier 2016

Photo : Stéphane « Regard en coin » Bellocq

On s’en souvient, Poil de carotte est un jeune garçon roux, mal aimé par son père, haï et humilié par sa mère, une femme sévère et inaccessible, un pot de chambre sur la tête, comme la mauvaise fée d’une étude de  Freud.

La légèreté des autres est un caillou que Poil de carotte reçoit en pleine tête. Pour se venger, il maltraite les animaux qui l’entoure, assassine l’insouciance comme il chercherait un compagnon de jeu pour la sienne, déjà morte. L’amour est ce verre d’eau qui ne se tend pas, surtout à ceux qui crèvent de soif.

Sur scène, un matelas sert de bouclier, ou de refuge.

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Photo : Stéphane « Regard en coin » Bellocq

Loin d’évoquer le repos ou le plaisir, il accueille ici l’humiliation. Son île est celle de la douleur, du rassurement langé dans un drap de solitude.

Des balles multicolores versent leur légèreté dans un décor épuré où l’enfance se désarticule. Elles sont un repère dans la roue du temps, une promesse de jeu qui s’enfourne finalement dans la bouche pour étouffer son cri trahi.

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Photo : Stéphane « Regard en coin » Bellocq

Les danseurs explorent la joie : poules, taupe, camarades d’école. Frénétisme et fluidité accompagnent leurs mouvements jusqu’à ce que la cruauté vienne interrompre les élans d’allégresse.

La musique devient féroce, les pas de deux se dessinent spasmodiques.

Poil de carotte danse comme on blesse et jouit parfois de donner la mort à plus petit que lui, comme la seule preuve possible de sa propre existence.

C’est virevoltant et virtuose.

Photo : Stéphane « Regard en coin » Bellocq

La colère et la tristesse sont les deux personnages invisibles du ballet. Mais c’est sans compter sur le sadisme, magistralement représenté via le rôle de la mère, celle à tuer, pour pouvoir grandir.

Elle entre en scène sur un air d’opéra et chacun serait tenté de s’asseoir plus droit sur son siège, de peur que son regard ne tombe comme un couperet sur un dos probablement trop vouté.

De suite, elle domine la scène, l’enfant, la raison. Ah, son gosse, si elle pouvait le remettre dans son ventre et l’étouffer entre ses cuisses.

Photo : Luna Campet, janvier 2016

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Photo : Stéphane « Regard en coin » Bellocq

Son expressivité est saisissante.

Elle nargue Poil de carotte en lui retirant son pot de chambre. Il faut se contenir, donc. Tout garder pour soi. Rien de ce qui sort n’est à offrir.

Alors, Poil de carotte veut avoir les mêmes « joues rouges » que ses camarades meurtris par les gestes amoureusement obscènes de leur instituteur.

La scène de pédophilie pensée par le chorégraphe dévoile avec pudeur un érotisme meurtri.

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Photo : Stéphane « Regard en coin » Bellocq

La gestualité des danseurs est puissamment narrative. La concentration, similaire à celle invoquée pour une pièce de théâtre : les mots absents sont expulsés par les corps et les regards.

Le ballet, comme la musique, est sombrement charnel. Ils s’embrassent violemment. Les compositions de Thierry Escaich sont la respiration d’un ballet qui suit passionnément leurs mesures.

poil-de-carottes-fabio-lopeA la fin du spectacle, le public est partagé, surement pas indifférent.

Gêné ou conquis par l’audace d’une vision, chargée du poids de l’enfance brisée, des vices qui, d’ordinaire, se cachent.

Mais chacun a pu ressentir la fusion rencontrée entre la musique de Thierry Escaich et l’imaginaire de Fabio Lopez, qui a aussi su valoriser chacun des danseurs.

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Photo : Stéphane « Regard en coin » Bellocq

Le travail accompli par le costumier Hervé Pouydemange sur les costumes et le décor, les lumières de Christian Grossard qui se disputent le jour et la nuit, la mise en scène travaillée avec Vincent Brisson, tout participe au récit.

Thierry Escaich, compositeur, organiste et improvisateur mondialement reconnu (trois Victoire de la musique, entre autres) nous confie son plaisir de découvrir le travail accompli sur sa musique, par ce jeune chorégraphe, dont il partage l’univers néo-classique –académique-contemporain, ou en clair, le goût du risque et le respect des racines qui l’ont inspiré.

« Le travail de Fabio Lopez est très intéressant. Il ne s’agit pas d’une composition spécialement écrite pour le ballet, mais de compositions déjà existantes, que Fabio à choisi : il connaissait déjà bien ma musique. Il s’est servi de chaque mesure. Je n’imaginais pas à quel point ».

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Photo : Stéphane « Regard en coin » Bellocq

Une phrase précieuse quand on sait que Thierry Escaich a déjà collaboré pour la danse, avec le chorégraphe Benjamin Millepied et le New-York City Ballet en 2010.

Lorsqu’on lui confie ce soir-là avoir « vu » sa musique, l’homme acquiesce d’un sourire vrai et sobre, « je pense que nous allons retravailler ensemble », lâche-t-il avant d’aller dîner avec l’équipe, dont les danseurs, qu’il faut citer ici : Eléonore Dugué, Aureline Guillot, Virginia Negri et Geoffrey Piberne.

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Photo : Luna Campet, janvier 2016

Poil de carotte doit verser ailleurs sa catharsis, sur d’autres scènes, devant d’autres publics, dont celui des adolescents.

Qui sait si ce ballet ne pourrait pas aider quelqu’un, une personne, ou deux ? Tout un avenir est à penser.

A l’heure de la fermeture de la salle du Colisée qui l’a accueilli, l’émotion est palpable. Le don de soi est un dénuement.

La compagnie Illicite le sait, elle vient de faire un grand pas.


poil de carottes fabio lopez uneLes mots de Kattalin Dalat, servis par les très belles photos du spectacle par Stéphane « Regard en coin » Bellocq.

Plus de photos de ce talentueux garçon sur sa page Facebook.


 


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