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Prix Fémina étranger 2014, Zeruya Shalev et la rédemption pour ‘Ce qui nous reste de nos vies’

3 novembre 2014 > > 5 commentaires

Le jury du Prix Femina étranger a distingué ce lundi 3 novembre l’Israélienne Zeruya Shalev pour « Ce qui reste de nos vies ».

Chronique dans Eklektika de cette variation, au soir de la vie d’une mère, sur les mystérieux liens tissés entre parents et enfants (ndlr).

L’histoire :

Zeruya-Shalev-livreHemda Horowich vit sans doute ses derniers jours, mais l’image de ce lac, près du kibboutz où elle est née, s’impose encore avec force à sa conscience. Les souvenirs plus douloureux de sa longue vie se glissent eux aussi dans sa mémoire, sans qu’elle puisse s’en libérer : son père trop exigeant, un mariage sans amour, puis cette difficulté à aimer équitablement ses deux enfants, Avner et Dina.
Ces deux derniers lui rendent visite à l’hôpital de Jérusalem.
Avner, le fils adoré, y rencontre une femme venue dire au revoir à son mari mourant et entame une étrange relation avec elle.
Quant à Dina, la fille mal aimée, elle ne sait comment réagir face à l’éloignement de sa propre fille pour qui elle a sacrifié sa carrière. Débordée par le besoin de donner cet amour à quelqu’un, elle se met en tête d’adopter, envers et contre tous. Son désir de renforcer son foyer pour y accueillir un autre enfant risque bien de faire éclater sa famille…

Le poème le plus célèbre de Philip Larkin commence ainsi :

« They fuck you up, your mum and dad.
They may not mean to, but they do.
They fill you with the faults they had
And add some extra, just for you. »

« Ils te niquent, tes père et mère.
Ils  le cherchent pas, mais c’est comme ça.
Ils te remplissent de leurs travers
Et rajoutent même un p’tit chouïa – rien que pour toi. »

Ce qui reste de nos vies, le 4ème livre de Zeruya Shalev, c’est un peu ça. Le passé brisé de Hemda et son impact sur ses enfants et petits-enfants. Ou comment les traumatismes se transfèrent de génération en génération, les parents détruisant le potentiel de leurs enfants.

« Mais où était ta mère ? lui demande sa fille les rares fois où elle accepte d’écouter ses histoires, connues jusqu’à l’indigestion et pourtant toujours étonnantes, toujours dérangeantes. Tu as grandi sans elle ! répète-t-elle avec une satisfaction sans cesse renouvelée, mais Hemda s’insurge, non, tu te trompes totalement, si tu savais comme j’ai aimé ma mère et comme elle m’a aimée, jamais je n’ai douté de son amour, mais Dina n’en démord pas, car les conclusions qui en découlent s’enchaînent avec délices, tu as grandi sans mère, tu n’as donc pas su être mère, du coup je n’ai pas eu de mère et ma fille en subit les conséquences même si tu refuses de voir comment l’absence de cette femme, que tu lui en veuilles ou non, retombe sur nous tous. »

Les trois personnages sautent de la page. Bien qu’il soit écrit à la troisième personne, le roman colle si près à leur vie intérieure qu’il est pratiquement le flux de leur conscience, quelque chose entre le rêve et la mémoire. Shalev maintient un contrôle impressionnant alors que leurs pensées se tissent dans le temps, au passé et au futur.

Au centre, se trouvent les enfants de Hemda.
Dina est à la fois une mère rejetée et une fille mal aimée. Âgée de 45 ans, boulimique, désespérée, elle devient obsédée par l’idée d’une seconde chance.
Avner, lui, est un avocat des droits de l’homme, qui se consacre à la défense des Palestiniens. Lui aussi connait une vie de famille misérable, se demandant pourquoi il a épousé sa première petite amie, devenue une femme amère et hostile essayant de le séparer de ses jeunes fils.

Frère et sœur sont fondamentalement seuls. Même leurs corps reflètent leur misère. Alors que Dina est émaciée, Avner a un gros ventre tel qu’il ne peut pas voir son pénis.

zeruya shalev 1C’est vrai, ce n’est pas un livre facile à lire. Il n’y a absolument aucune joie ou bonheur dans la première moitié du roman. Il fait la description complexe et presque insupportable des moyens utilisés par les gens déçus pour infliger de la douleur aux autres.

« Les pensées peuvent-elles tuer, les désirs négatifs sont-ils destructeurs ? Elle voulait qu’ils la laissent tranquille, ces deux petits êtres venus se coller aux parois de son utérus tels des escargots sur un tronc d’arbre, et c’était surtout vers lui, vers le mâle, qu’elle avait dirigé ses flèches haineuses.  »

Mais quelque part vers le milieu, des touches de rédemption commencent à apparaître. Comme par coïncidence, les nombreux détails que l’auteur a patiemment semés, se fondent en une dynamique qui conduit l’histoire vers l’avant. Le frère et la soeur quittent leurs conjoints et agonisent sur leurs relations avec leurs enfants. Les deux décident finalement qu’ils méritent plus de bonheur que ce qu’ils ont reçu.

Quand un enfant lui est « offert » dans un orphelinat de Sibérie, Dena est prête à tout risquer pour ce bébé inconnu. Anver quant à lui, devient fasciné par une femme qu’il entrevoit brièvement à l’hôpital alors qu’il visitait sa mère. Il va jusqu’à la suivre pour trouver où elle habite.

zeruya shalev 2C’est un roman sur l’obsession mais aussi sur la vie et la mort. L’obsession de la maternité et l’obsession d’une femme sont liées à celle des naissances et des décès des membres de la famille qui se produisent simultanément, encore et encore, de sorte que chaque moment de joie et de bonheur est gâché par le chagrin et le désespoir. Lorsque le premier enfant de Hemda nait, son père meurt le jour même. Dena devient enceinte de jumeaux, mais un seul a survécu. Anver rencontre une femme avec qui il pourrait trouver le bonheur, le jour où son amant de longue date meurt.

Ce schéma se reproduit jusqu’à la fin, fusion de l’amour et de la souffrance dans une expérience insupportable mais inévitable. C’est l’histoire de vies qui prennent en quelque sorte la mauvaise voie, loin de l’accomplissement et de bonheur, lentement et imperceptiblement jusqu’à ce que finalement les personnages soient en deuil de leurs propres vies.

Golda_Meir_visiting_kibbutz

Golda Meir visiting kibbutz

Mais c’est un roman qui soulève également des tabous. Le caractère et la vie d’Hemda sont le reflet et la conséquence de l’ordre machiste établi dans les kibboutzim qui discrimine les femmes et pervertit les hommes :

« C’était vraiment le monde à l’envers, soupire-t-il, invention perverse que le kibboutz, société qui a engendré une espèce dont la cruauté, surtout chez les mâles, les poussait à nier avec un incroyable naturel le plus naturel des sentiments. Invention perverse que la virilité, il a parfois l’impression d’avoir passé des années dans la clandestinité, et pas lui uniquement, pas dans son kibboutz uniquement, pas dans son pays uniquement, non, il s’agit de la gent masculine en général…  »

Également implicite dans le roman est une critique du déplacement des Arabes de leurs terres par Israël. La défense des Palestiniens par Avner ajoute une tension féconde. Plusieurs pages sur ses idéaux, sur sa vision de la mère patrie, sur sa mission d’avocat montrent combien le débat est ardent.

« …reprenant, comme dans un rêve éveillé, ses discussions nocturnes avec la mère patrie, toi, tu ne m’as jamais compris, tu as toujours douté de mes motivations, sache que je n’aspirais qu’à assurer ton avenir, de même que toi, tu aspirais à assurer le mien, nous voulions tous les deux permettre aux habitants de ce pays de pouvoir survivre ici ensemble. Qui veut se défendre efficacement doit réduire au maximum les points de friction et de haine, s’accrocher à l’essentiel et lâcher du lest sur le superflu, c’est ce que je me suis efforcé de faire mais je n’ai réussi qu’à m’attirer tes foudres… »

kibbutz

kibbutz

Réprimandé par sa stagiaire, qui pense à tort qu’il donne trop d’espoir à ses clients, Avner pose encore et toujours les mêmes questions, les plus dures des questions, celles qui sont posées des deux cotés du mur :

« Est-il possible de combattre dans la peur sans créer de la peur ? Est-il possible de se défendre sans attaquer ?  »

Ce qui reste de leurs vies ? Peut-être un peu d’amour malgré tout. Et une fin comme une épiphanie.


ce qui reste de nos vies, Zeruya Slaleh
Editions Gallimard
432 pages, 22,90 €
En librairie depuis août 2014

Disponible à la librairie Elkar de Bayonne,

ou par commande sur le site de l’éditeur

 


 


Commentaires

5 réponses à Prix Fémina étranger 2014, Zeruya Shalev et la rédemption pour ‘Ce qui nous reste de nos vies’

  1. valy dit :

    très très beau livre, une écriture rare, jamais lassante – ces choses que l’on ne dit jamais le sont ici avec un naturel désarmant

  2. Benoit dit :

    Bravo. Une Murielle avec le nez creux pour avoir publié un article sur le livre le jour ou il est primé! C’est un roman que j’ai lu et qui est magnifique et très émouvant.

  3. Murielle dit :

    Oui pour une fois que je lis un livre nominé, qui me plaît énormément et qui gagne!
    C’est une auteur qui gagne à être encore plus connue ici.

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