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« Salafistes » de Margolin et Ould Salem : le voile à lever sur un film trop « embedded » par Daech

26 janvier 2016 > > Soyez le premier à réagir !

Après les tergiversations du FIPA la semaine passée, le documentaire « Salafistes » de François Margolin et Lemine Ould Salem est potentiellement interdit aux mineurs pour sa sortie en salles, on prend le temps de vous expliquer la pertinence de cette restriction.


[L’article d’Eklektika a été écrit la veille de la décision de la Ministre de la Culture, déterminée le mercredi 27 janvier : « La ministre de la culture a annoncé au « Monde » l’interdiction du documentaire « Salafistes » aux moins de 18 ans. Fleur Pellerin a pris sa décision après avoir visionné le film de François Margolin et du journaliste mauritanien Lemine Ould M. Salem. »]


Avec la crainte depuis quelques jours d’une interdiction d’accès pour les mineurs du documentaire Salafistes de François Margolin et Lemine Ould Salem, prévue pour ce mercredi 27 février, un important plan de communication s’est enclenché via les médias nationaux pour défendre l’existence d’un « film courageux », pointant les dérives du discours salafistes djihadiste, « sans commentaire ni voix off », « laissant le spectateur seul juge » face au film.

margolin-salafistes-2« Il faut avoir le courage même si ça dérange, de regarder la réalité en face, de ne pas la nier », a justifié François Margolin, le co-réalisateur avec Lemine Ould Salem.

Cette restriction est une position extrême, qui mériterait d’être prononcée par la Ministre de la Culture, Fleur Pellerin, pour une bonne raison, qui doit dépasser le seul grief de comporter des scènes violentes de Daech en pleine action : Youtube existe sur la planète entière, et ces images circulent très librement.

Après l’avoir vu jeudi dernier au FIPA Biarritz durant une séance mouvementée, ce qui rend, de notre point de vie, totalement légitime cette restriction, c’est bien le fond de Salafistes. Et sa conception.

Lors de l’échange qui a pu se produire avec le public ont été partagées les conditions dans lesquelles le film a été tourné, dans les fiefs des djihadistes en Mauritanie, au Mali et en Tunisie.

salafistes-margolin-salem-2Le point de vue ici n’est pas que théorique, mais essentiel : on doit considérer que François Margolin et Lemine Ould Salem ont été embedded, « encadrés » par l’Etat Islamique.

« Chaque jour je me suis posé cette question. Je suis trop près d’eux, je me brûle. Je suis trop loin, je suis froid », a expliqué Lemine Ould Salem à Libération le 25 janvier dernier.

On peut douter de la sincérité de cette position sur l’examen des conditions de réalisation de Salafistes.

A la question de savoir comment on peut tourner des images sur Daech, les deux réalisateurs ont expliqué avoir fait des démarches administratives « classiques » auprès de ces responsables, pour obtenir les « accréditations » nécessaires.

Ils ont ensuite tourné escortés, acceptant de filmer là où on le leur permettait, baissant la caméra là où on leur disait de le faire (femmes insuffisamment voilées, par exemple, ou djihadistes en train de fumer, à contrario de leurs discours).

salafistes-margolin-8Confortés dans leurs revendications de l’existence d’un Etat Islamique organisé, leurs interlocuteurs n’ont pas exigé que cela.

Après deux ans de tournage et un de plus en montage, Lemine Ould Salem est retourné à Tombouctou en 2015, « le film final leur a été montré, comme on leur avait promis », a-t-il répondu aux questions du public.

Là est clairement leur erreur d’appréciation, « Salafistes », adoubé par leurs interlocuteurs de Daech, porte cette tache, validant cette fenêtre de propagande offerte à leurs propos.

Au moment de se décrire comme des « ennemis des salafistes » qu’ils ont rencontrés, il leur faudrait comprendre que le courage réel de s’avancer vers ces idéologues du meurtre et de la terreur ne peut s’affranchir de leurs responsabilités. Peut-on leur donner la parole sans les contredire, ou au minimum, les combattre sur le terrain des idées ?

salafistes-margolin-3Avoir accepté de cette organisation terroriste le respect de leurs « exigences administratives » revient de fait à valider l’existence de cet Etat Islamique.

L’état de terreur propagé par Daech appelle à un autre comportement, plus responsable, que celui d’accepter les conditions proposées : sans spéculer sur une éventuelle malhonnêteté des auteurs, il est des terrains à ne pas emprunter en se félicitant d’être les premiers à le faire, et jurer ne pas avoir été éclaboussés.

Jusqu’où filmer Daech : le débat n’est pas mineur. Il ne saurait être question de ne pas réfléchir et de renoncer à étudier nos ennemis. Mais il doit être question de discuter le charabia infligé.

fipa-biarritz-2016-6Y’a-t- il, dans cette forme d’embedded, une gestion de la peur par les deux réalisateurs ? Oui, sans doute également.

Dans leurs cris d’indignation contre la « censure » pointe aussi la crainte d’un accident industriel (François Margolin est également le distributeur de son film).

Mais la limite avec le porte-voix offert est atteinte. Fussent les deux réalisateurs victimes d’un piège qui se referme sur eux, avec une lucidité insuffisamment appréhendée pendant la réalisation de leur projet.


Une scène pour illustrer des limites dépassées

margolin-salafistesTout juste amputé de la main droite pour vol (vous aurez droit à cette séquence), un jeune plombier feint sur son lit d’hôpital de se réjouir d’être pris « intégralement en charge » jusqu’à sa sortie, sous l’oeil de son bourreau, Sanda Ould Boumama.

Lors de la visite à l’hôpital, l’image laisse voir les kalachnikovs autour de lui.

« On l’a traité conformément à ce que Dieu nous dit », justifie le chef local d’Ansar Dine. « Je ne fais qu’appliquer les obligations divines. (…) Il n’y a plus de péché maintenant », clame un autre chef djihadiste, Oumar Ould Hamaha.

Couper au montage la « bienveillance » des bourreaux, ou repartir voir leur victime, sans leurs présences :  les deux réalisateurs n’ont pas opté pour ce contre-point.


Les conséquences d’une interdiction de Salafistes aux mineurs

Ce serait une première depuis la Guerre d’Algérie, seules 12 fictions l’ayant été depuis : mercredi 27 janvier, c’est avec une interdiction aux mineurs que le documentaire Salafistes de François Margolin et Lemine Ould Salem pourrait se présenter dans ce qui restera des 20 salles pressentie (dans le contexte, les chaînes de télévision auraient l’interdiction de le diffuser, alors même qu’il a été réalisé avec l’aide de France 3 et de Canal+).

Une sanction lourde, qui renouerait avec cette année 1962, où le remarquable documentaire Octobre à Paris de Jacques Panijel montrait la police française en train de se « débarrasser » dans la Seine de manifestants algériens.


Mettre Salafistes en débat

salafistes-margolin-6Après des remous puis des échanges très vifs jeudi dernier au FIPA Biarritz, le film a bien été diffusé le lendemain dans l’après-midi,  contre l’avis de France Télévision (France 3 a co-produit le film) qui demandait l’annulation de cette seconde projection : seuls les spectateurs de plus de 18 ans purent y assister, respectant l’avis, bien que non contraignant, de la Commission de classification.

L’erreur du FIPA aurait été de le censurer, sans la notification formelle de cette atteinte à sa diffusion, une fois le film inscrit dans son programme.

Salafistes doit être restreint par rapport à des images violentes de lapidation, d’amputation ou d’assassinats présents dans le film, en sus de la séquence du meurtre d’Ahmed Merabet, tué par les frères Kouachi le 7 janvier 2105, floutée lors de sa seconde projection au FIPA.

1h10 de discours jamais contredits de l’Etat islamique, au Mali, à Tombouctou au printemps 2012, avant l’intervention française, puis en Mauritanie, près des idéologues du salafisme, en Tunisie au cœur du discours des extrémistes du groupe Ansar al Charia.

globalLe format de 1h10 aurait pu être propice à rallonger de séquences supplémentaires démontant les affirmations globalisées sur un Islam au goût de sang, d’amalgames permanents, offensants pour les Musulmans.

Il n’en a été rien, les deux réalisateurs défendant une radicalité « laissant le spectateur seul juge », dans une conception aveuglée de ce qu’est la liberté d’expression, qui ne doit pas s’affranchir de la lutte contre l’appel à la haine, et l’idéologie meurtrière.

« Certains sont de véritables rock stars dans cette mouvance », s’enflammera Lemine Ould Salem, « ils n’avaient jamais été aussi présents à l’image que dans notre film ».

L’erreur est là, il faut le répéter.

On peut vivre en France, défendre la liberté d’expression, et ne pas se sentir obligés d’être dans la cible des salafistes comme les victimes françaises et autres de ces assassins.

Les païens et les « porcs de musulmans qui ne respectent pas le Coran » à abattre d’une balle ou à qui trancher la gorge devant une caméra ; le Jihad à porter partout, les meurtriers des Charlie comme des exemples de martyrs ;  les femmes à brimer, les homosexuels à lapider, etc : mercredi, dans les salles qui le projetteront, restreindre sa vision à ceux qui veulent savoir ce que l’on sait déjà aura le sens du « discutable ».

La responsabilité d’un réalisateur s’étend au-delà de ce qu’il montre, et rien ne justifie cette séquence où le montage donne à voir un « clip Daech » de ses exécutions sommaires, à l’aveugle, sur les routes, dans les rues.

Où se trouve alors « le courage », la résistance des réalisateurs ?

salafistes-margolin-5Il faut attendre quasiment la fin du documentaire pour voir un homme – à qui ils ont voulu prendre sa pipe car il est interdit de fumer –  répliquer : « J’ai refusé, je leur ai dit : ‘Je suis responsable de ma santé, je fume si je veux ». Ce seront les seuls propos de résistance du film, en dehors d’une exergue initiale sur la nécessité de connaitre son ennemi, et c’est bien dommage

Anticiper la puissance de la propagande dangereuse qui s’y déverse relève d’un réflexe de bon sens, et de protection d’une jeunesse qui ne possède pas obligatoirement la maturité et le recul pour cela.

Cette tranche d’âge étant devenue la cible de recrutement pour le Jihad vers la Syrie.

Rien dans ce film ne devrait leur faire renoncer à cette idée.


Une autre source de combat contre l’intégrisme islamique

maladie islamAvec notamment La Maladie de l’Islam (Seuil, 2002), l’écrivain, poète et animateur de radio franco-tunisien, Abdelwahab Meddeb, né en 1946 à Tunis et mort en novembre 2014, avait animé jusqu’à son décès l’émission hebdomadaire Cultures d’islam sur France Culture.

Il n’eut de cesse d’examiner en quoi la Lettre (Coran et Tradition) a pu permettre une lecture de l’islam qui conduise à ce type de crime, qui justifie cette forme de jihâd : pour comprendre la mise en forme de “ l’idéologie islamiste ”, l’auteur remonte aux sources premières, mais aussi aux contextes internationaux ayant permis ce ressentiment nourricier de haine.

« Face à l’image, l’adhésion du vulgaire à la croyance est plus immédiate », écrivait-il : l’absence d’un tel Voltaire se fait encore plus présente.


 


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