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Luis Sepulveda aux Translatines : une confidence, et puis une vague d’émotion

18 octobre 2013 > > 2 commentaires

Luis Sepulveda parle lentement, le cuir tanné de son corps ne trahissant pas la moindre lassitude face à cet exercice auquel il répond présent depuis plus d’une vingtaine d’années : la lecture fragmentaire de romans les plus récents dans sa carrière de prolifique écrivain.

carcel-temuco1Il est né chilien, a souffert chilien (emprisonné et torturé pendant deux ans et demi à la prison de Temuco après le coup d’Etat de Pinochet), et comme tous les exilés de son pays, il a gardé ces pupilles en lame de couteau, de la forme de ce Chili qui résonne toujours de la « bonne nostalgie » des trois années de présidence de Salvador Allende.

Invité à la Bibliothèque d’Anglet pour une rencontre avec la centaine de lycéens option théâtre présents aux Translatines, Luis Sepulveda a répété ici ce qui semble l’obséder depuis quelque temps : faire comprendre que l’humour, la dérision, furent, sont, et peuvent encore rester un facteur essentiel de lutte contre les dictatures.

L’écrivain, entre autres, du Vieux qui lisait des romans d’amour, de l’Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler, des Roses d’Atacama, de La Folie de Pinochet, ou de L’Ombre de ce que nous avons été, déroule un propos dont la première vertu est sans doute de constater que l’homme vaut l’auteur, par sa force, sa poésie, et sa sincérité extrêmement touchante.

Mais celui qui a fait des mots la seule patrie dans lequel il ne se sent pas totalement étranger s’interrompt. Et pressent que son propos peut bifurquer. « Il faudrait que je vous parle de cette histoire de tendresse ». La ternura, répète-t-il.

juan gelmanIl évoque alors la figure de son ami, Juan Gelman, poète argentin dont les deux enfants furent enlevés en 1976 au tout début de la dictature militaire dans ce pays. Vingt ans furent nécessaires pour retrouver les siens, balles dans la tête, corps dans des bidons de ciment, enfouis depuis deux décennies au fond d’une rivière, mais également l’existence d’une enfant de sa belle-fille (elle aussi assassinée), née en captivité, et disparue depuis.

Luis parle de plus en plus doucement. Il évoque le Plan Condor, l’École Mécanique de l’Armée argentine qui forma les commandos de la mort, fomenta les disparitions massives programmées, et les méthodes de torture les plus abjectes d’Amérique latine. Et la recherche de cette petite fille de Juan Gelman, prise en charge solidairement par un très grand nombre de personnalités dans le monde, dont lui-même, lui qui souffrit chilien.

« En 2000, on a compris que deux des trois personnes impliquées dans ce rapt étaient décédées, mais que le dernier survivant se cachait en Espagne« , il regarde son auditoire, « à Gijon. Dans la ville où j’habitais« .

L’homme en fuite avait eu beau changer de nom, il restait le Gallego, surnom donné à ce tortionnaire argentin de sombre mémoire, explique Sepulveda. Il avertit son ami Gelman, décline la prudence de demander à la police espagnole de l’arrêter (« pour ne pas lui laisser le temps de fuir encore« ), et se rend au domicile du Gallego.

Face à lui, il lui adresse des mots qu’il n’a pas écrits, mais « des mots justes, au moment juste« .

« Tu vas me dire où est cette petite fille. Tu as une minute. Après, tu es mort« , détache-t-il du silence de son public.

Le « sac à merde » s’effondre de pleurs et de peur, et livre le secret permettant la libération de la jeune femme alors âgée de 19 ans, qui retrouvera quelques jours après son grand père jamais rencontré, ni étreint.

juan y macarena gelmanUn silence ému, et puis une question posée dans le public : « Señor Sepulveda… Etiez-vous armé ce jour-là ?« .

Luis reprend le micro. « Non, je ne l’étais pas... ». Et il confie son âme à la salle de la Médiathèque d’Anglet.

« Il faut avoir du respect pour l’existence de la tendresse dans le monde, pour l’humanité… La ternura… Un respect de soi, et donc des autres. Comme une ligne rouge à ne jamais dépasser, mais à défendre avec toute la force des hommes…. Vous savez, dans tous les pays victimes de dictatures militaires effroyables, au Chili, en Uruguay ou en Argentine, ceux qui ont subi la barbarie n’ont que très rarement demandé le sang de leurs bourreaux. La prison à vie, oui, mais pas le sang de la vengeance, par la peine capitale… On ne peut pas combattre la barbarie par une autre barbarie« , conclut celui qui souffrit chilien.

Silence.

Et puis une vague d’émotion, applaudissements de ces jeunes lycéens, et regards qui se voilent de larmes…

nadine perezSamedi à partir de 11h, ce grand monsieur sera de nouveau l’hôte de la Médiathèque d’Anglet, à partir de 11h.

A 17h30, pour les Translatines, le Burloco Théâtre présentera au Colisée de Biarritz une adaptation théâtrale de l’un de ses romans les plus récents, L’ombre de ce que nous avons été, interprété par Nadine Perez, seule sur scène pour en illustrer tous les personnages.


Commentaires

2 réponses à Luis Sepulveda aux Translatines : une confidence, et puis une vague d’émotion

  1. Muriel dit :

    Je me suis sentie un instant, présente à cette rencontre à laquelle je n’ai pu assister. Ternura, tellement présente dans ce texte.
    Merci !
    Et vivement ce soir pour découvrir cette pièce!

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