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Séverine Dabadie, l’oeil et la gueule

10 décembre 2013 > > Soyez le premier à réagir !

Séverine Dabadie sera la dernière à exposer à la librairie Elkar de Bayonne, avant que l’endroit ne se transforme en début d’année 2014 sous le joug du principe de réalité économique, qui amputera cette partie du lieu.

(elle ne sent pas d’évoquer comme un symbole des vestiges du temps passé, dans ce lieu qui n’existera bientôt plus de la même façon, avec son travail sur la vie de ces pêcheurs traditionnels, devenus exceptions, qu’elle a côtoyés presque deux mois durant, mais on peut le ressentir pour elle).

Jusqu’à fin décembre, la photographe y montre une vingtaine de tirages issus du livre réalisé avec Christiane Etchezaharreta, Airosa/Écume de mer, édité par la maison, dans la collection patrimoine Ondarea.

Le chalutier est bien plus connu qu’elle, l’Airosa est le dernier thonier traditionnel du Port de St Jean de Luz, classé monument historique avec ses 60 années passées à défier le Golfe de Gascogne, hommes à bord et la Vierge au-dessus d’eux.

severine dabadieElle n’avait pour elle que ce pied marin acquis depuis son enfance, et le regard tourné vers l’océan depuis le même moment, ses pupilles s’étant nourries du ressac de Socoa en particulier, et en famille.

Alors Séverine Dabadie y est allée « à la gueule », pour pouvoir monter sur le bateau, un appareil photo à la main. « Pas comme une touriste », qui ne le ferait qu’une fois, pour se servir de l’instant à ses seules fins, mais prendre le temps de suivre ces humains-là, « il faut l’avoir vécu, senti, ressenti par soi-même », tout en se répétant « ce n’est pas un hasard si je suis là ».

Dans son métier de photographe, il n’y a plus de truc, plus de tactique, quand douze années à faire l’aller retour entre le Pays Basque et l’Inde lui ont permis de comprendre comment accepter de devenir « invisible », c’est à dire acceptée pour ce qu’elle est, et ce qu’elle fait.

Elle a empoigné son appareil, a demandé à ses pieds et à ses tripes de lui laisser vivre ces moments-là, et a senti dans son sang le retour puissant de sa seule certitude : une volonté de retranscrire le beau, pas l’esthétisant, comme « une stricte réalité », et une ligne rouge, « ne pas trahir les pêcheurs ». Cette fratrie « d’extra-terrestres », ces marins qui ont dans leur ADN cette notion du partage des difficultés, mais aussi des joies, à l’image de ce balsan, ces poissons partagés entre tout l’équipage de retour au port, sans distinction de rang.

Elle n’a pas cherché à convaincre en montant sur le pont, elle leur a juste dit qu’il lui « semblait » qu’il y avait là de la matière, pour une expo, peut-être pour un livre, mais sans plus d’assurance que cela. Monter, et embarquer. Et puis, deux mois après, quand elle leur a envoyé les premiers clichés dans un DVD pour chacun d’entre eux, ils sont tombés à la renverse, eux qui soutiennent pourtant les flots marins sans lâcher prise.

Elle même, à son tour, a compris, à ce moment-là, quelque chose qu’elle n’avait pas pris le temps d’analyser à priori. Séverine Dabadie n’a pas photographié un monde étranglé par ses incertitudes, pourtant réelles, mais elle a donné un corps visible à ceux-là qui ne possédaient pas de photos de ce travail, de leurs conditions de vie, de leurs flottements aussi.

severine dabadieAujourd’hui, elle s’excuserait presque d’être l’objet de focalisation de son travail, et témoigne de son « immense gratitude » aux pêcheurs, « ceux qui ont la plus grande part » dans la qualité de cet ensemble photographique, estime-t-elle, « un accueil formidable » revenant plusieurs fois dans la conversation.

Et tous les souvenirs affluent, aussi sûrement que les marées. Elle l’avait senti, mais n’en avait pas parlé avec eux : les marins pensaient que cette femme photographe (« quel handicap !! », s’esclaffe-t-elle) se focaliserait sur la plus prestigieuse des pêches, celle du thon rouge, quand Séverine a fixé toutes les autres activités sur le bateau, de la collecte du peita aux chinchards ramenés dans les filets.

Dans le livre édité, qui comporte des témoignages et une bonne centaine de clichés, n’y a pas été incorporée une recette de marmitako ou une ventrèche de thon snackée aux piquillos. Le projet n’était pas là. Il suffit de le feuilleter pour le comprendre, instinctivement.

Le regard ne porte pas tant de l’extérieur, que de l’intérieur de ces hommes, qui semblent vous dévisager à leur tour, et vous dire : « Me reconnais-tu ? Je suis peut-être ton cousin, ton frère… Ton père… Un ami… Ma vie est là, au milieu des éléments et de mes camarades. Et tant que le jour poindra, on prendra la mer. Jusqu’au bout de nos forces. Jusqu’au début des temps mauvais où la pêche industrielle nous aura dévorés, puis oubliés. Mais pas toi, avec ce bouquin en main. Grâce à cette nénette qui a partagé plus que le roulis avec nous. Elle avait le pied marin, une bonne gueule, et l’oeil en alerte. Comme nous. Elle restera des nôtres ».

severine dabadie


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