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« Si c’était une île » de Carlos Dorim, un premier roman âpre valant embarcation immédiate

4 avril 2017 > > Un commentaire

L’auteur cubain Carlos Dorim, depuis son refuge bayonnais adopté il y a une dizaine d’années, ouvre dans son parcours poétique un premier roman, « Si c’était une île », récit d’une communauté de taiseux concentrés sur l’essentiel de l’existence, jamais à distance de l’amitié et de l’amour sans paroles : il sera présent vendredi 7 avril 2017 à la librairie le Festin Nu de Biarritz pour évoquer la littérature de l’exil « comme une nostalgie d’être partout chez soi, et enfin comme un voyage qui finit par être un foyer ».

« Jaime Paredes » sont les deux premiers mots du premier roman du poète cubain Carlos Dorim, du nom de son personnage central que, très vite, le narrateur et le lecteur désigneront par le diminutif de « Jem ».

L’homme est un taiseux solitaire sur une route de campagne, sur l’ile méditerranéenne de Sigrente (situé par l’auteur près de Marseille), au volant d’un vieux camion où la seule route poursuivie est celle d’un dimanche à finir, dans les hasards de virages serpentant le long d’un torrent, dans un paysage où il a atterri par hasard pour une mission de sous-traitance électrique.

Il ne faudrait jamais mésestimer le rôle des hasards dans des journées sans but particulier, quand la nécessité peut débouler sans vous demander votre avis, vous confirmer ce que vous êtes au plus profond et déterminé en vous, et vous dévoiler à ceux qui ne pourront plus ignorer votre existence, « sans savoir que personne ne peut mieux comprendre un îlien qu’un autre îlien », prévient l’auteur.

Pour sa première excursion dans la prose, l’on n’attendait pas forcément Carlos Dorim hors de sa poésie « infinitive » (des vers courts, façon « haiku », salués depuis trois recueils comme des pierres blanches à garder dans sa poche), pas plus que ce maquis et ces rivages n’auraient été pressentis pour supplanter un cadre que l’on aurait pu imaginer plus proche de son refuge basque, investi depuis une dizaine d’année du côté de Bayonne.

En trois pages à peine, une enfant est sauvée du torrent furieux, une petite Hélène, qui va bouleverser la vie de Jem, après que son père Martin se soit relevé du coup de poing reçu en plein menton pour l’avoir laissée sans surveillance.

L’explication n’est pas nécessaire, les vieux sur la place du village le grommellent entre eux, « on ne peut pas lui donner tort », et la vie sur cette île prend un tour inattendu, prolongeant l’érosion des âmes, soumises aux mêmes vents contraires de l’existence que les côtés abruptes du Monte Pedroso, son maquis d’Acho et l’autre petit village d’Olmo. Et guettant la lumière.

Cette introduction ne voudrait pas valoir égarement des lecteurs, car Si c’était une île n’est en rien un roman d’action, il n’est ici de péripéties que celles, ordinaires, qui fixent le sens de la vie, vous interroge sur votre statut d’étranger, attend de voir quelles portes seront ouvertes, et quelles autres encore ne vous seront pas autorisées.

C’est à un fil du temps qu’invite la lecture des pages, dont le présent ne fournit qu’une extrémité reliée, loin derrière, à un passé dont vous n’auriez rien dit, quand bien même s’avancent dans le récit et sur cette île le mélomane Giovanni et la belle croqueuse Vittoria, tous trois reliés par un bateau lancé à travers la mer cubaine vers un destin commun et enfoui.

Peut-être que j’ai peur.
– De quoi ?
– Du chagrin. Et comme toujours dans ce cas-là, il se mit à parler cubain :
– De la tristeza, chico
– No jodas. La tristeza esta aqui, et il frappa sa poitrine.
Giovanni se tut et, pendant un instant, Jem ne sut pas s’il se taisait en espagnol ou en français, ou si plus profondément encore il était en deçà de toute parole. Dans des cas pareils, il semblait avoir perdu la parole, être juste un jeune chien devant le ciel.

Et il y a cette première femme, Simone, la mère de la petite Hélène, qui acceptera de comprendre ce que Jem ne voudra pas expliquer. Et celle là encore, Isabelle, qui comprendra ce que Jem souhaitera lui résumer par « Je ne peux pas perdre ceux que j’aime une deuxième fois ».

Le récit est âpre, comme on le dit d’une parole qui ne s’embarrasse pas de fioritures, d’un froid qui enserre votre carcasse, ou d’un versant de montagne qui ne vous laissera respirer que quand vous lui aurez prouvé que vous aviez votre place sur son flanc.

Cet homme est un homme compliqué : un homme dans une situation compliquée. Jem se laissa regarder et répondit à toutes les questions muettes par le silence, un silence tranquille qui lui disait : oui, j’ai envie de te voir, oui tu as envie de me voir, oui nous ferons comme tu voudras, quand tu le voudras, oui, je te vois, ta solitude et ton histoire, sens et vois-moi, ma solitude et mon histoire.

Rien n’est offert aux hommes et aux femmes de Sigrente, que l’auteur a bien fait de définir comme « proche de Marseille ».

Ce comportement taiseux et résolu de Jem, aussi éloquent pour lui qu’est ample son amitié et son amour, est donc à quelques encâblures du style de Jean-Claude Izzo, dont la trilogie marseillaise Total Khéops/Chourmo/Solea empruntait le même regard de marins perdus.

Cette proximité littéraire et méridionale efface alors la seule chose que l’on a à reprocher puis à comprendre de Carlos Dorim : nous faire chercher sur Google l’endroit où se situe cette île devenue nôtre, mais qui n’existe que dans sa cartographie imaginaire.

On repense à ses vers anciens, J’ai perdu le retour au pays natal/les caresses de la mer/font le silence plus fort.

Sigrente n’existe que dans les nuits épistolaires de ce poète cubain qui, lui, a tout de suite vu et compris le choix de la photo en Une de cet article.

« La littérature agit contre l’exil comme une nostalgie d’être partout chez soi, et enfin comme un voyage qui finit par être un foyer », confie-t-il.

 


Si c’était une île, de Carlos Dorim

Editions Henry, publié le 11 janvier 2017
196 pages, prix de vente 12 €


Carlos Dorim sera le vendredi 7 avril à la Librairie le Festin nu de Biarritz, voir date d’agenda ci-dessous


 


Commentaires

Une réponse à « Si c’était une île » de Carlos Dorim, un premier roman âpre valant embarcation immédiate

  1. Renault Claude dit :

    Je pense que je vais acheter ce livre

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