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‘Soumission’ de Houellebecq : un roman avant tout, là où ça fait mal

7 janvier 2015 > > 3 commentaires

Le premier livre-événement de 2015, chroniqué sous la plume de Murielle Barthe pour Eklektika, pour remettre face à face la liberté d’un auteur et la réaction du maître, pour reprendre la dialectique de Hegel, bonne lecture.

Un lecteur anglais me demandait ce que je pensais de cet auteur français qui fait tant parler de lui, comme aujourd’hui avant même la parution de son nouveau livre, Soumission.

Je lui avais dit : agaçant, provoquant, parfois insupportable mais talentueux. J’avais ensuite ajouté qu’il était touchant le monstre Houellebecq avec ses errements, son humour, ses provocations, ses faiblesses et son nihilisme.

Et donc voilà que des années plus tard, les mêmes qualificatifs sont toujours d’actualité. Il est tout cela et plus encore. Et de vous parler de Soumission avec plaisir.

Quoi qu’il en soit, ne vous fiez pas à moi.

Ne vous fiez pas non plus à ces journaux qui ont joué au jeu du clickbait (piège à clicks) en parlant du livre avant sa sortie, histoire que les non-lecteurs avec une opinion et des préjugés puissent s’échauffer.

Que l’on soit d’accord ou opposé à ses idées importe peu finalement, parce que Houellebecq a écrit avant tout un roman.

L’histoire :

houellebecq-soumission-livrDans un futur proche : lors des élections présidentielles françaises de 2022 au terme du second mandat de François Hollande. Mohammed Ben Abbes, président du nouveau parti politique nommé « La Fraternité musulmane » est élu grâce à une coalition avec l’UMP, l’UDI et le PS face au Front National.
Il nomme alors François Bayrou comme Premier Ministre.
Dans une société en proie à une guerre civile, deux projets de loi vont attiser les tensions : l’islamisation de l’Éducation Nationale et l’instauration de la polygamie.

Donc, si la Fraternité Musulmane est au pouvoir, la religion n’est pas le sujet du roman. Elle est la toile de fond servant de contexte à un tableau beaucoup plus intéressant. Elle est le point d’interrogation d’un homme athée qui s’ennuie avec les histoires de conversion.

Parce que la véritable histoire est celle d’un homme désabusé et désenchanté qui ne croit plus en rien. Cet homme c’est François, le narrateur, un universitaire spécialiste de Huysmans.

HuysmansCet homme c’est aussi Houellebecq. Un homme qui ne connaît pas les compromis et se moque du reste.

Non, déprimé non, mais en un sens c’est pire, il y a toujours eu chez toi une espèce d’honnêteté anormale, une incapacité à ces compromis qui permettent aux gens, au bout du compte, de vivre.

C’est à travers son regard porté sur le monde, ses pensées, ses mots et sa vie que l’on fait le constat d’une société terrible. D’un monde dont on s’accommode. Parce que le peuple est devenu accommodant, conciliant, ignorant et passif.

À l’image de ceux qui gouvernent, d’un cercle intellectuel qui pérore mais ne prend aucune responsabilité, d’un milieu universitaire qui ne se sent pas concerné, d’une élite dont les intérêts ont changé.

C’est le Houellebecq féroce, l’observateur impitoyable et ironique de son milieu qui écrit.  C’est celui qui pique les journalistes et les intellectuels en une seule phrase :

L’absence de curiosité des journalistes était vraiment une bénédiction pour les intellectuels, parce que tout cela était aisément disponible sur Internet aujourd’hui, et il me semblait qu’exhumer certains de ces articles aurait pu lui valoir quelques ennuis ; mais après tout je me trompais peut-être, tant d’intellectuels au cours du xxe siècle avaient soutenu Staline, Mao ou Pol Pot sans que cela ne leur soit jamais vraiment reproché ; l’intellectuel en France n’avait pas à être responsable, ce n’était pas dans sa nature.

C’est celui qui explique la soumission comme le comportement universel, mélange de facilité, de lâcheté et d’intérêt personnel. Mais aussi comme le désir du bonheur :

C’est la soumission, dit doucement Rediger. L’idée renversante et simple, jamais exprimée auparavant avec cette force, que le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue.

C’est Houellebecq qui va là où ça fait mal et se moque :

C’était une sorte d’éminence grise, de leader politique dans un mouvement plus ou moins clandestin ; il y a des filles qui sont attirées par ça, la chose est reconnue. Il y a aussi des filles qui sont attirées par les spécialistes de Huysmans, à vrai dire. J’avais même parlé une fois à une fille jeune, jolie, attirante, qui fantasmait sur Jean-François Copé ; il m’avait fallu plusieurs jours pour m’en remettre. On rencontre vraiment n’importe quoi, de nos jours, chez les filles.

Il pose des choix : l’exil, la lutte ou la soumission. Il parle de libre arbitre et met dos à dos les partis politiques et les expose à leurs propres contradictions et leurs échecs :

Concernant la restauration de la famille, de la morale traditionnelle et implicitement du patriarcat, un boulevard s’ouvrait devant lui, que la droite ne pouvait pas emprunter, et le Front national pas davantage, sans se voir qualifiés de réactionnaires, voire de fascistes par les ultimes soixante-huitards, momies progressistes mourantes, sociologiquement exsangues mais réfugiés dans des citadelles médiatiques d’où ils demeuraient capables de lancer des imprécations sur le malheur des temps et l’ambiance nauséabonde qui se répandait dans le pays ; lui seul était à l’abri de tout danger. Tétanisée par son antiracisme constitutif, la gauche avait été depuis le début incapable de le combattre, et même de le mentionner.

C’est aussi celui qui féru de culture, nous parle d’Huysmans facilement, avec talent et raconte sa conversion au catholicisme. Il nous plonge dans la littérature et le travail des écrivains décadents de la fin du XIXe siècle.

C’est enfin celui qui va, avec humour, installer Rediger, le nouveau recteur de la Sorbonne, dans la villa où a vécu l’écrivain Jean Paulhan, grande figure de la résistance puis de l’édition.

Mais peu importe le résistant Paulhan : Ce n’est évidemment pas Paulhan qui m’intéresse, qui peut s’intéresser à Paulhan ?Mais c’est pour moi un bonheur de chaque instant de vivre dans la maison où Dominique Aury a écrit Histoire d’O, en tout cas où vivait l’amant pour l’amour duquel elle a écrit ce livre.

Ce même Jean Paulhan qui disait :

C’est le langage qui a besoin d’être simple et les opinions un peu compliquées.

Quelque chose qui pourrait être dit de Houellebecq lui même.

Parce que celui qui a décidé de provoquer une fois de plus avec des sujets sensibles, est avant tout un écrivain avec une plume trempée dans le talent, l’ironie, et le sens du dialogue.

houellebecq-soumission-1


houellebecq-soumission-livrSoumission de Michel Houellebecq
Editions Flammarion – paru le 7 janvier 2015
320 pages – 21 €


 


Commentaires

3 réponses à ‘Soumission’ de Houellebecq : un roman avant tout, là où ça fait mal

  1. padbol dit :

    Il ne manque pas le verbe dans le titre?

  2. volodia dit :

    Très très bonne analyse, subtile, qui s’aventure au-delà des mots, et qui rend un grand écrivain, face à des intellectuels et des journalistes incultes et complétement dans les clous de la soumission. Merci, je fais circuler

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