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Tanguy Viel, et Maryam Madjidi : un samedi à deux voix sur ceux qui s’éloignent sans certitudes de revenir

9 février 2017 > > Un commentaire

Le romancier Tanguy Viel, lors d’une vaste tournée française, sera ce samedi 11 février à Bayonne, pour une rencontre autour de « Article 353 du code pénal », à la Librairie Hirigoyen de Bayonne, alors que Maryam Madjidi présentera tout de suite après son magnifique premier roman, « Marx et la poupée », à Boucau :  deux plongées réunies par cette crainte d’avoir trop perdu, dans l’éloignement à ce qui nous constitue.

Le hasard de calendriers en collision apparente n’est jamais totalement une faute, à dépasser dès qu’est trouvé le temps de considérer ce proverbe-sparadrap, qui recommande que l’on ne se plaigne pas que la mariée soit trop belle, et que l’on comprenne la chance de vivre ce samedi 11 mars 2017 près de Bayonne.

Deux auteurs majeurs y sont invités à une heure d’intervalle, qui verra d’abord le romancier au long cours Tanguy Viel présenter à Bayonne à 17h son nouveau roman, Article 353 du code pénal, unanimement considéré comme incontournable.

A une encâblure de là et une heure plus tard, l’un des grands espoirs de la littérature s’installera dans la bibliothèque de Boucau, la venue de Maryam Madjidi  pour son premier roman Marx et la poupée alimentant ce cycle de rencontres littéraires portée par Le petit Plaisir Littéraire.

Deux romans qu’il faudrait relier par un exil intérieur, celui qui nous sépare de ce que l’on a été pour le premier, de ce que l’on aurait pu être, dans le second.

Deux éditeurs qui nous ont donné l’envie de les suivre, les Éditions de Minuit pour le premier, et les Éditions du Nouvel Attila pour le second.

Deux rencontres, et un seul samedi, où il faudra sans doute fermer les yeux, pour calmer la course de nos coeurs et de nos montres.

Et cette même certitude sur ces départs, que l’on sait associés à des morts, petites ou grandes, portées par ce travail de romancier, de l’intérieur, concentrées sur des vies dont il faut atteindre le versant sensible et intelligent, lumineux et vivant, drôle et bouleversant.

Les accidents sont guettés pour ce qu’ils sont, série inavouable de débâcles, de pertes de cohésions, de mélanges de méfiance et d’apprentissage de ce que peut la vie quand elle refuse de s’éloigner de la révolte, et donc de la liberté, avec ces personnages que les deux romanciers nous livreront plus grands encore que ce que la vie en a fait. Les romanciers savent faire cela, parfois.

Les pages magnifiques de Tanguy Viel et Maryam Madjidi vont nous hanter longtemps.


Article 353 du code pénal, de Tanguy Viel

par Louise Tanner

Donc vous êtes revenu seul, a dit le juge.
Oui, on était deux et puis voilà, je suis revenu seul.

Un meurtre, celui d’Antoine Lazennec par Martial Kermeur, est raconté dès le prologue, et le suspens du roman n’est pas dans l’acte lui-même mais dans la façon dont les évènements ont pu se succéder pour en arriver là, et dans la réponse que donnera le juge, et à travers lui, la justice, à la confession du meurtrier.

Le nouveau roman de Tanguy Viel renoue délicieusement avec ses récits bretons – L’Absolue perfection du crime ou Paris-Brest -, où les personnages ont tous un rapport avec la combine et l’escroquerie, qu’ils la subissent ou qu’ils en soient les maîtres (même si c’est souvent très foireux) : ici, c’est Kermeur, la victime d’une escroquerie, qui raconte toute l’histoire.

Le livre commence donc par un prologue extraordinaire, d’abord léger puis s’enfonçant assez vite dans l’avant-noyade :

Sur aucune mer du monde, même aussi près d’une côte, un homme n’aime se retrouver dans l’eau tout habillé – la surprise que c’est pour le corps de changer subitement d’élément, quand l’instant d’avant le même homme aussi bien bavardait sur le banc d’un bateau, à préparer ses lignes sur le balcon arrière, et puis l’instant d’après, voilà, un autre monde, les litres d’eau salée, le froid qui engourdit et jusqu’au poids des vêtements qui empêche de nager.

Tout au long du roman, dans un monologue entrecoupé par les quelques questions du juge, l’anti-héros de Tanguy Viel décrit les évènements d’une manière très particulière, comme si « un rideau indéchirable » le séparait des choses.

Le style de Tanguy Viel, retenu et sobre, laisse entrevoir les émotions comme par effraction. Ce sont des images qui décrivent les états : ici une mouette, ailleurs un poisson ou « une coccinelle couchée par le vent », et même un « vieux pin persistant ».

L’histoire est racontée comme détachée des émotions, et en même temps passée par les sensations du narrateur.

(…) Pendant un temps, Lazennec, il s’est senti ami avec moi. Et moi, d’une certaine manière, je l’ai accompagné dans son amitié.

Le roman frôle des genres comme le polar; voire le western («ce n’est jamais bon signe de croiser deux fois dans la même journée un gars qu’on ne connaissait pas la veille ») – mais c’est avant tout un grand roman social et politique, avec son lot de licenciements, de plans sociaux, et son petit monde des élus de province qui dresse le décor d’une escroquerie monumentale, au coeur du roman, « Ici, bientôt, le Saint-Tropez du Finistère », à laquelle se laisse prendre même le maire.

Le portrait de Kermeur, socialiste depuis toujours et qui a renié comme par inadvertance les principes de vie qu’il s’était construits, est poignant. Et ce qui est effrayant (mais pas rare, comme on le sait), c’est l’impunité totale de l’escroc Lazennec qui promeut sa future cité balnéaire de rêve, située dans la rade de Brest, mais qui ne verra jamais le jour.

Rien de déprimant pourtant dans ce roman (dont on ne vous dévoilera pas la fin), mais le constat d’un engrenage, la narration de l’anti-spectaculaire profondément humain, et la question fondamentale posée au juge : que fera-t-il de ce récit ?

Sous un titre portant l’étendard de la loi, Tanguy Viel nous cueille, nous surprend, n’apporte jamais la solution ou la réflexion attendues. Ses détours et bifurcations nous guident dans la lecture enthousiaste de ce nouveau roman à ne pas rater, comme toute son œuvre d’ailleurs.


Samedi 11 février, à 17h, à la Librairie Hirigoyen
5 rue Port de Castets à Bayonne Tel : 05 59 42 64 41
Page Facebook

Tanguy Viel sillonne les librairies françaises pour parler de son nouveau roman :

dans le Sud-Ouest, il sera à Pau (Tonnet) le 10/02, Toulouse (Ombres blanches) le 22/02 et re-Bordeaux (La Machine à lire) le 17/05.

Tanguy Viel est né en 1973 à Brest. Ses romans sont parus aux éditions de Minuit : Le Black-Note (1998), Cinéma (1999), L’Absolue perfection du crime (2001 et « double », 2006), Insoupçonnable (2006 et « double » 2009), Paris-Brest (2009 et « double » 2013), La Disparition de Jim Sullivan (2013 et « double » 2016). Il a publié par ailleurs Cet homme-là (Desclée de Brouwer, 2009) et Hitchcock, par exemple (Naïve, 2010).

Romans noirs, familiaux, ses livres racontent des histoires, des trajectoires de vie, parfois des histoires à l’intérieur d’autres histoires, mais toujours dans un style limpide et sans effets tape à l’oeil.

Ayant pour décor la rade de Brest – ou l’Amérique dans La Disparition de Jim Sullivan – comme des intérieurs clos, ses textes semblent pousser chaque fois plus loin l’écriture comme moyen de créer des images, de transmettre avec humour les situations parfois rocambolesques dans lesquelles se retrouvent des personnes ordinaires.

Ses personnages, même quand ils semblent plutôt perdus dans le monde dans lequel ils vivent, sont montrés avec une empathie qui entraîne le lecteur à les voir avec ce regard très humain.


Marx et la poupée, de Maryam Madjidi

par Ramuntxo Garbisu

Je déterre les morts en écrivant. C’est donc ça mon écriture ? Le travail d’un fossoyeur à l’envers ?

Marx et la poupée de Maryam Madjidi est un premier livre absolument somptueux, par la construction fiévreuse d’un fil fragile entre deux époques, deux rives de la Méditerranée, par le regard et les mots d’une petite fille et de ses jouets, qui sera exilée à Paris en 1986 avec ses parents dans le sillage de la révolution iranienne et de la répression, ayant apprivoisé la langue française et la magie des mots pour s’intégrer.

Le récit débute dès sa naissance et les premiers soubresauts de la dictature des mollahs, avec ses réunions interdites dans un pays devenant de plus en plus totalitaire, ses interdictions fleurant à tous bouts de champs de canons et de tirs, avant cet exil forcé, à l’âge de 6 ans, où il faut continuer de vivre.

C’est magnifiquement beau parce que ce fil fragile du récit est nourri de bulles inquiètes face au prix à payer, celles des soumissions et des privations aux libertés à affronter, avant de nourrir sa résistance, portée à la fois par le désir plus fort que tout d’actes politiques contraires à la dictature imposée, mais aussi de notions familiales fortes.

L’entrelacement des souvenirs d’enfance et des peurs dans un Iran qui «massacre ses meilleurs enfants», mais également, dans un coeur si jeune, de la joie, l’amitié et l’amour, émotions gravées à jamais, qui portent la voix de la mère, bienfaisante comme une source.

Je barbouille mon visage de tes rêveries, je le mêle à mes mensonges, à tout ce qui me console, je plonge mes mains dans des pots de peinture à la recherche de tes yeux.
Je te trempe dans des liquides faits de fantasmes et d’angoisses et je te ressors de là, nettoyée, sublimée, transformée, je voudrais te tirer à l’infini pour que tu ne meures jamais.
Je t’étends sur ma table de travail. Je te dissèque. J’ouvre tes bras, tes jambes, je soulève tes seins, je farfouille dans ton ventre pour y trouver le secret de ma naissance.

Viendront d’autres douleurs, liées aux difficultés de l’intégration, et des règles d’un nouveau pays qui ne vous livre pas toutes les notices explicatives, mais la certitude se fait jour à chaque page tournée : il y a encore beaucoup plus que cela à découvrir dans les magnifiques pages de Maryam Madjidi.

Il y a en permanence cette quête de soi, cette envie d’être soi. C’est écrit avec une poésie et une simplicité qui font vie, le plus grand cadeau offert en partage au lecteur. Car on peut grandir, là, avec les mots de cette enfant devenue grande et qui cherche son arbre.

Je voudrais passer ma vie à récolter des histoires. De belles histoires. Dans un sac, je les mettrais et je les emporterais avec moi. Et puis à un moment propice les offrir à une oreille attentive pour voir la magie dans le regard. Je voudrais semer des histoires dans les oreilles de tous les êtres. Je veux que ça fleurisse, qu’il en sorte des fleurs embaumantes à la place de toutes les fleurs manquantes, absentes de toutes les Golé Maryam qui auraient dû être offertes et qui n’ont pas pu l’être.


Samedi 11 février 2017, à 18h
Bibliothèque de Boucau (entrée libre)

Dans le cadre de la manifestation « Petit Plaisir Littéraire Boucalais #2 » (voir présentation ci-dessous de la 1ère édition), rencontre avec Maryam Madjidi, pour son roman « Marx et la poupée », révélation de la rentrée littéraire 2017.


 


Commentaires

Une réponse à Tanguy Viel, et Maryam Madjidi : un samedi à deux voix sur ceux qui s’éloignent sans certitudes de revenir

  1. […] Par ailleurs ma chère Louise Tanner, qui travaille (entre autres) pour la revue Eklektika me signale sa critique du livre (je peux l’avouer ici même que c’est elle qui m’avait signalé il y a très très longtemps « Paris-Brest ») – sa critique se trouve au milieu du texte du lien : http://www.eklektika.fr/tanguy-viel-article-353-code-penal-editions-minuit-bayonne-maryam-madjidi-ma… […]

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