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« Tel est mon métier » de la photographe Lynsey Addario : un objectif, pour relier les mondes « borgnes »

22 novembre 2016 > > Soyez le premier à réagir !

Eklektika ouvre une série d’articles sur ces reporters qui ont participé à rendre leurs visages à l’Histoire. A l’approche de Noël, les livres qui leur sont consacrés sont à offrir comme un peu de conscience, de notion géopolitique, d’amour et de courage, des cadeaux dont nous avons bien besoin. Celui du témoignage de terrain de la photographe américaine Lynsey Addario, Prix Pulitzer du reportage international, et photoreporter pour le New York Times, éclaire cette nécessité.

Photographier la guerre, ses silences, ses cris, puis les transmettre à un monde endormi dans l’espoir d’un réveil collectif : tel est le métier de la photographe américaine Lynsey Addario, Prix Pulitzer du reportage international, et photo-reporter pour le New York Times.

lindsay-addario-tel-est-mon-metier-editions-fayard-photo-reporters-7Son livre biographique, édité en mars 2016 aux éditions Fayard, est un témoignage de la lutte des peuples pour leur liberté, de l’Argentine à l’Irak, du Darfour à la Libye (où elle sera kidnappée par des forces de Kadhafi). Ce journal de bord, calé dans sa poche où le lecteur s’accroche durant 332 pages, sera prochainement retranscrit au cinéma par Steven Spielberg.

Difficile d’en revenir, sauf pour vous le conseiller.

lindsay-addario-tel-est-mon-metier-editions-fayard-photo-reporters-11Quand Lynsey Addario part avec son petit Nikon en Argentine, elle ne sait pas encore qu’elle va couvrir, du haut de son 1m55, les grands conflits du XXIème siècle

Une exposition du grand photographe brésilien Sebastião Salgado fait fonction de l’électro-choc initial, elle laisse tomber la photographie de mode qui l’a fait vivre, et décide de se consacrer au photojournalisme et à la photographie documentaire.

Elle s’installe au Mexique avec son compagnon du moment, et c’est devant sa télévision qu’elle assiste aux attentats du 11 septembre et décide de partir en Afghanistan pour suivre l’invasion américaine, elle décroche sur place un contrat avec le New York Times, et trimbale dès lors son objectif aux pays des subjectivités aveugles.

C’est un livre de terrain qui laisse peu de place à la littérature, Lynsey Addario y raconte ses allers-retours entre deux mondes.

lindsay-addario-tel-est-mon-metier-editions-fayard-photo-reporters5Trop d’existences, d’urgences à parcourir à chaque ligne pour se perdre en romantisme. Trop de visages à dévoiler pour émettre sur eux un jugement. Son écriture est celle d’une journaliste cachée derrière un blindé mitraillé, imposant son regard féminin dans un système où les hommes tiennent le plus souvent les stylos et les armes.

Lynsey Addario permet au monde de découvrir les visages de quelques femmes au pays des talibans, chez elles, sans leurs burkas, ceux de femmes violées au Congo, ceux des militaires américains blessés en Irak, ou ceux des civils irakiens blessés par les bombes de l’Otan.

lindsay-addario-tel-est-mon-metier-editions-fayard-photo-reporters-6Des gens en vie, des gens morts, sur une pellicule envoyée aux médias et dont elle ne sait pas ce qui sera censuré, gardé, utile, comme la photo ci-dessous, interdite par des médias américains contrôlés par l’armée, refusant d’assumer qu’un enfant irakien soit blessé par ses armes.

Ne pas montrer les corps démembrés pour ne pas choquer les lecteurs. Ne pas insister sur les larmes d’une mère ou d’un enfant, trop vues, pour ne pas lasser.

Garder pour soi les vraies urgences des femmes soumises aux talibans, pour qui le port de la burka est la cadette des souffrances, s’il fallait les hiérarchiser.

Prendre la photo qui saura informer et émouvoir sans gâcher le dimanche des consommateurs, tout en mettant mal à l’aise le monde politique. Une ambition ou une aberration comme un moteur dans les jambes de ces reporters, celui de leurs cœurs dispersés on ne sait où, entre la conscience et l’instant, entre là-bas et ailleurs.

En 2009, la photographe gagne le Prix Pulitzer et le Prix Mac Arthur la même année, qui lui assurent une somme d’argent considérable pour poursuivre ses projets, elle s’en va alors au Darfour pour le National Geographic.

lindsay-addario-tel-est-mon-metier-editions-fayard-photo-reporters-1L’obstination et la soif de justice qui portent son regard au cœur des zones de conflits, elle ne se l’explique pas, pas plus qu’un écrivain peut dire depuis quand il en est devenu un.
La présence de ses confrères journalistes, qu’elle retrouve dans des lieux de vie fantômes, est un de ses seuls rassurements, son lien indéfectible avec son rédacteur en chef, puis la rencontre avec celui qui comprendra et équilibrera sa vie, avec tout ce que cela implique.

C’est en frôlant sa propre mort que Lynsay Addario convient de l’urgence d’aimer, lors de son enlèvement par des forces de l’un des fils de Kadhafi, où elle se voit sexuellement attouchée, son guide assassiné et ses confrères violemment battus durant plusieurs jours.

lindsay-addario-tel-est-mon-metier-editions-fayard-photo-reporters-12Revenue de toutes ces pertes humaines, elle met au monde son fils, Luka, à qui elle dédie ce livre comme on demande pardon, avant de repartir « en guerre », plus prudente, car plus jamais seule.

Lynsay Addario ne sait pas où la passion des autres et de son métier l’emportera demain si elle pourrait ne pas en revenir. Pourtant, elle refuse que son expérience se résume à une vie menacée, à un scoop pour une revue choc ou à un shoot d’adrénaline.

Lorsqu’on foule les sables avec elle, entre un tank incendié et des corps de moins en moins anonymes, massacrés à la hache ou au lance-roquettes, plus rien de ces polémiques contemporaines ne subsistent.

lindsay-addario-tel-est-mon-metier-editions-fayard-photo-reporters-13Nous sommes dans la survie, sans dieu ni diable qui tienne, et la paix est une exception heureuse vécue par seulement un quart de la planète, cette paix qui nous parait évidente, à nous, pour qui la guerre semble être une terrible exception.

« Le monde est borgne », a dit un jour Jean-Paul Mari, grand reporter au Nouvel Obs.

D’un côté, le monde de la nuit, où les gens se hissent de leurs cachettes à des heures tardives pour aller s’alimenter, se rejoindre, survivre. De l’autre, des gens qui vivent au grand jour, peuplent les terrasses, circulent.

lindsay-addario-tel-est-mon-metier-editions-fayard-photo-reporters-4Les gens au grand jour pensent que le monde fonctionne comme le leur. Les gens de la nuit savent que peu d’endroits au monde sont en paix.

Le rôle du reporter est de quitter le monde du jour pour rejoindre celui de la nuit, vivre des histoires de nuit qu’il va ensuite devoir faire entendre au monde du jour, « le reporter doit avoir les deux yeux ouverts », lui répond-elle.

lindsay-addario-tel-est-mon-metier-editions-fayard-photo-reporters14Au moment de refermer ce livre, les lecteurs ont bien entendu cette chance de pouvoir du même coup refermer leurs deux yeux, mais ce serait trop facile : un troisième oeil reste lié aux gens croisés.

Comment vont-ils ?

Et s’il n’est pas possible à ce jour de répondre à cette question, ça l’est encore de s’enquérir de ceux qui ont réussi à arriver jusqu’ici.

La lumière émise par le récit éclaire suffisamment de zones d’ombres pour que nous n’ayons plus à confondre un être humain et un étranger.

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lindsay-addario-tel-est-mon-metier-editions-fayard-photo-reporters-livreTel est mon métier de Lynsey Addario

Editions Fayard
Parution : 30 mars 2016
400pages, prix : 24 €

Ce travail est très dur physiquement et émotionnellement, très traumatisant. Je ne m’explique pas vraiment pourquoi les femmes sont plus sensibles à la violence que les hommes… mais c’est un fait. Pendant le Printemps arabe, lorsque mes consœurs étaient confrontées à la destruction, aux cadavres, elles craquaient presque toutes. La plupart ont dû renoncer à ce métier. La vie de photojournaliste est exigeante. Nous devons être sur le front, là où les combats se déroulent. Pour y parvenir, il faut se faire accepter par l’armée, être embedded, et suivre les marches forcées des unités d’élite avec notre équipement, l’eau et nos rations de nourriture. C’est très très éprouvant. Quand vous n’en pouvez plus, impossible de dire : « Pouce, excusez-moi je suis fatiguée, on fait une pause ? ». Et si un jour vous flanchez, inutile de vous dire, qu’aucun groupe de combats ne vous acceptera plus jamais à ses côtés. Donc, il faut serrer les dents.


 


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