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« Et t’écrire des poèmes », tragédie inaboutie de la folie solitaire [absence]

10 octobre 2013 > > Soyez le premier à réagir !

D’où vient ce sentiment de ne pas avoir suffisamment vibré ce vendredi soir au Théâtre de Bayonne devant ABSENCE de la compagnie Dos à Deux ?

Dans un huis-clos apocalyptique et futuriste, un homme seul livre son quotidien au regard des spectateurs, entre chasses aux rats qui tombent dans ses pièges et attente de cette goutte d’eau vitale qui lui permet, comme un antidote, de résister à l’air pestilentiel de l’extérieur.

Que cela soit pour lui, ou pour son poisson rouge, unique compagnie aimée d’une existence solitaire où le but de la vie est d’échapper à l’ennui, et à la folie.

Seul. Il est seul, ou presque.

Titubant en vase clos dans une attitude invoquant les figures du Shingen Takeda du Kagemusha de Kurosawa et « l’homme », le dernier, de La Route de McCarthy, le projet de cette pièce assez courte n’est pas tant de livrer un manuel d’auto-survie mentale que de voir le combat de l’humain contre l’inanité de son existence.

A quoi sert-il d’être encore vivant, quand seule la vie d’un poisson rouge est le lien qui vous retient à l’humanité ?

La folie est présente, qui joue des couinements de douleurs d’un rat blanc « gégénisé » en rythme avec un air d’opéra pour égayer son quotidien, ou qui emprunte aux apparences pour ériger une statue métallique presque humaine à ses côtés, pour « prendre un verre » avec elle ?

C’est sans doute à ce moment-là que le récit devient un peu moins anecdotique, quand on touche au plus profond du désir de ne plus être seul.

En haut de scène, est alors sur-titrée une déclaration émouvante à celle qui manque, celle qu’il aimerait pouvoir aimer, dans une longue tirade en espagnol dont le point saillant est l’impossibilité du « je t’aime », et, pour parfaitement le définir, l’impossibilité « de t’écrire un poème ».

Ce qu’il advient du poisson rouge (et de la fin de la pièce dépourvue de vibrations intimes comparables) ne peut plus avoir l’intensité de cette problématique rencontrée à ce moment -là.

« Et t’écrire un poème ».

Revendication essentielle de l’être privé d’amour, quand la poésie devient ici le dernier rempart contre la mort, et qu’elle refuse d’être considérée comme un simple jeu de construction ordonné.

Cette poésie comme une affirmation ultime de la moindre cellule de son corps, comme l’ont crié Aragon et Paul Eluard, dans leurs temps d’apocalypses durant la Seconde Guerre mondiale.

Cherchant dans les débris d’une humanité disloquée l’essence de l’amour de l’autre, des hommes, et, partant de là, de l’espoir.

Ce « je t’aime » impossible à prononcer à la légère, impossible à formuler ou à répéter sans trembler légèrement.

Ces vers qui disent tous être tournés « vers », cette envie de mots qui nous tient « en vie ».

« Et t’écrire un poème ».

Mais les auteurs de ABSENCE bifurquent, reprennent le thème de l’apocalypse, quand on aurait pu rêver d’une affirmation engagée de « fragments de désirs », ceux dont le manque vous pousse à hurler comme une bête damnée.

Je repense à Bukowski pleurant devant son poème « The Shower », qui lui renvoie comme un coup de poignard une existence qui n’a plus de sens depuis le départ de sa Linda éternelle.

Et, tandis que l’on constate que l’on est resté en deçà des larmes secrètes et furtives, les lumières se rallument, l’interprète a malgré tout raison de revenir sur le devant de la scène pour recueillir des applaudissements sincères saluant sa prestation silencieuse.

 

 

 

 


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