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La place de la langue basque dans le théâtre, des deux côtés des Pyrénées

11 décembre 2015 > > Soyez le premier à réagir !

Pour Eklektika, Frederik Verbeke revient en détail sur ce qui réunit mais aussi sépare les principaux acteurs de la réflexion sur l’existence d’un théâtre en langue basque, pour un état des lieux transfrontalier.

La frontière séparant le Pays Basque nord du Sud a beau être devenue un pointillé, il y a encore souvent des éléments qui nous poussent à ne pas pouvoir l’oculter. Ainsi dans le théâtre, les coopérations transfrontalières, qui se sont multipliées ces dix, quinze dernières années, ont rendu visibles de nombreuses différences de part et d’autre des Pyrénées.

Souvent difficiles à éviter, ces différences se sont révélées être aussi un important déclencheur d’innovations et de changements, que ça soit dans le théâtre basque, français ou espagnol.

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Ander Lipus, Arte Drama

Quand l’acteur et metteur en scène Ander Lipus (Artedrama, Huts Teatroa), originaire du Pays Basque sud (Hegoalde), revient d’un séjour en Inde où il s’était rendu, influencé par la lecture d’Antonin Artaud et d’Eugenio Barba, pour découvrir le kathakali et le théâtre masqué balinais, il se rend compte que ce théâtre comme un événement rassemblant la danse, le chant, la musique, le jeu d’acteur, etc. se produit aussi au Pays Basque et en langue basque (euskara), en particulier en Pays Basque nord (Iparralde).

À travers les mascarades, les pastorales, les dibertimenduak et les toberak, il découvre en Pays Basque nord la persistance d’une tradition théâtrale qui s’est perdue de l’autre côté de la frontière, ce qui l’amène à établir une relation plus étroite avec Iparralde, surtout avec le Petit Théâtre de Pain.

Quand Ander Lipus s’est produit la première fois en Iparralde, avec son monologue “Ardoaz”, il s’est étonné de la différence dans la perception du public : “Je percevais une autre façon d’écouter le théâtre, de comprendre le théâtre”, une connaissance plus solide des codes du théâtre, confie-t-il.

Hautsa, co-productions SNSA

“La relation avec le public scolaire, l’intervention des artistes en milieu scolaire ou auprès des associations, mettre en place une répétition publique pour permettre aux spectateurs à assister à un temps de travail des artistes” sont des choses moins pratiquées en Pays Basque sud, estime Mathieu Vivier, responsable des relations transfrontalière auprès de la Scène-Nationale Sud-Aquitain.

Les conséquences de ce rapport pédagogique différent se manifestent très clairement au niveau du jeune public: “Pour schématiser, on pourrait dire que l’Hegoalde est sur l’animation pour les enfants, presque dans la veine de Pirritx eta Porrotx, alors qu’ici on est davantage sur une approche beaucoup plus sensible, poétique,” estime Frank Suarez, chargé de projets à l’Institut Culturel Basque. Et de souligner le comportement des enfants: “Les enfants d’ici sont très posés et attentifs, alors qu’en Hegoalde c’est un peu la foire…”.

Grâce à des coopérations transfrontalières, comme par exemple l’appel à projets Kimun lancé récemment par l’ICB, les actions de sensibilisation et de médiation se développent de plus en plus en Pays Basque sud.

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Pantxoa Etchegoin, Institut Culturel Basque

Pour Pantxoa Etchegoin, directeur de l’Institut Culture Basque, ça illustre comment les compagnies d’Iparralde peuvent aussi être un exemple pour les compagnies professionnelles du Sud.

La même observation peut être faite à propos des résidences d’artistes: fréquentes depuis longtemps au Pays Basque nord, elles étaient beaucoup plus rares de l’autre côté, mais grâce aux coopérations transfrontalières, la situation est en train de changer.

Les dynamiques transfrontalières et les contacts avec d’autres langues et traditions a entraîné aussi des changements dans l’autre sens.

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Jean-Marie Broucaret, Théâtre des Chimères

Le metteur en scène Jean-Marie Broucaret, du Théâtre des Chimères, a changé sa façon de faire du théâtre suite au contact avec une langue qu’il ne maîtrise pas.

Au moment où il a été sollicité pour faire des mises-en-scène pour des textes en euskara, le fait de ne pas comprendre la langue l’a amené à une “extrême sensibilité vis-à-vis de qu’est-ce qu’on comprend du théâtre, quand on ne comprend pas la langue,” nous a-t-il confié.

Et d’ajouter: “Ça a aiguisé, certainement chez moi, l’envie d’un théâtre du corps, d’un théâtre où le corps est extrêmement investi dans le jeu, comme étant également véhicule du sens, et pas seulement la langue”.

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Antigona, compagnie Tannina Teatre (Valence)

Cette corporalité, il l’a retrouvée aussi dans le théâtre en espagnol, où il y a également une présence du corps importante pour dire les mots.

Le fait d’avoir travaillé donc en basque, dans une langue étrangère qu’il ne maîtrise pas, a changé sa façon de faire du théâtre. Il s’est éloigné de la tradition française, qui est plus cérébrale et où le corps peut être supprimé, et s’est lancé dans un théâtre beaucoup plus corporel.

Et aussi un théâtre plus ouvert sur le public.

Chemin du Brigadier, Théâtre des Chimères (Quintaou, Anglet)

En effet, Jean-Marie Broucaret retrouve dans le théâtre en espagnol une relation au public plus privilégiée: “très souvent le quatrième mur, qui sépare la scène de la salle, est beaucoup plus pour eux,” selon Jean-Marie Broucaret. C’est un théâtre beaucoup plus ouvert sur la salle, très différent par rapport au “nec plus ultra d’un certain théâtre français” où les comédiens, en tant que personnages, sont vus “comme derrière une vitre, comme des beaux animaux à l’intérieur de cages dans un zoo”.

La coexistence de plusieurs langues au Pays Basque oblige aussi les metteurs en scène à se poser des questions sur la place à accorder à la langue, voire les langues, dans leurs créations : rendre visible le multilinguisme ou pas, traduire ou pas, sur-titrer ou pas… telle est la question.

Et les réponses ne sont pas évidentes, ni innocentes.

De façon générale, en Pays Basque sud, les pièces en langue basque ne sont presque jamais sur-titrées.

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‘Hamlet’, Petit Théâtre de Pain et Artedrama

« Izan edo ez izan ? » (To be or not to be ? ») : si on décide d’en faire une traduction, on fait une version en espagnol, interprétée le plus souvent par la même compagnie et les mêmes acteurs, mais toujours sans utiliser du sur-titrage.

Au Pays Basque nord, le sur-titrage s’impose de plus en plus, comme c’est le cas dans le Théâtre des Chimères, le Théâtre du Versant ou le Théâtre du Rivage, par exemple. D’autres compagnies, surtout dans le milieu culturel basque plus militant, refusent de faire des traductions ou des sur-titrages.

Ces différentes positions par rapport à la traduction et au sur-titrage sont bien sûr liées au contexte sociolinguistique, à la situation diglossique et aux rapports de force asymétriques existant entre les différentes langues.

Sur-titrer une langue minorisée dans une langue dominante quand on est engagé dans la lutte pour l’émancipation de la langue minorisée n’est pas un choix évident.

ander lipusAnder Lipus (Artedrama) dit s’être “radicalisé” depuis six, huit ans, en choisissant de faire seulement du théâtre en langue basque, sans traduction ni sur-titrage.

Il complète son désir par la volonté que tout le processus de création soit fait en euskara et que la troupe, elle aussi, pense en basque.

theatre-basque-1“Quand nous faisons du théâtre, nous devons essayer que la langue basque acquière du prestige, et qu’elle remplisse une fonction,” explique-t-il, tout en ajoutant qu’il ne faut pas faire du théâtre en langue basque pour obtenir simplement des subventions.

“Il est très important de se rendre compte et de montrer que la langue basque est un important outil de communication, qui nous appartient et que nous devons utiliser pour communiquer entre nous et pour dire tout ce que nous voulons,” a-t-il ajouté.

La première de son nouveau spectacle, Etxekoak, qu’il a créé en bonne partie pendant des résidences dans la fabrique des arts de la rue et du théâtre basque Hameka (Louhossoa), a eu lieu à Louhossoa le 1er novembre dernier : dès le mois de janvier, il sera donné dans de nombreuses salles du Pays Basque (le 30 janvier à Hendaye, le 27 février à St Jean de Luz, le 19 mars à Biarritz,…)

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Ximun Fuchs, Petit Théâtre de Pain

Pour Ximun Fuchs, du Petit Théâtre de Pain, qui s’oppose également au sur-titrage et aux traductions de leurs créations en langue basque, le théâtre est “un des seuls endroits où l’on peut vivre un moment en basque sans se poser la question de notre diglossie”, sans que ça passe par le français ou l’espagnol.

Le théâtre est donc pour lui comme un lieu hégémonique de la langue basque.

Si le sur-titrage est affiché par-dessus, “c’est comme si tout le temps ça nous rappelle “ah oui, c’est vrai, c’est une langue inférieure qui a besoin d’être sur-titrée même dans sur son propre territoire”…

‘Hamlet’, Petit Théâtre de Pain et Artedrama

Après le gros succès de “Errautsak” (2010) et “Hamlet” (2013), ils sont en train de préparer une troisième coproduction avec Artedrama et Dejabu pour 2016.

Jean-Marie Broucaret, par contre, ne s’oppose pas aux sur-titrages, bien au contraire. Selon lui, c’est “l’endroit de l’échange”, un point de rencontre entre les langues et les identités.

En plus, grâce au sur-titrage, le Théâtre des Chimères a pu diffuser son “Kaukaziar kreazko borobila” (Le Cercle de craie caucasien) en langue basque en-dehors du Pays Basque.

C’est aussi pour toucher de nouveaux publics que l’Institut Culturel Basque soutient la stratégie du sur-titrage. Ainsi, dans le cadre d’un partenariat avec la Scène Nationale Sud-Aquitain, ils ont fait le sur-titrage de “Soinujolearen semea” et “Zazpi aldiz elur”, deux spectacles mis en scène par la compagnie Tanttaka qui ont réuni chacun près de 600 spectateurs au théâtre de Bayonne.

Mireia Gabilondo

Zazpi aldiz elur, compagnie Tanttaka

“S’il n’y avait pas le sur-titrage, on aurait peut-être 200-300 personnes de moins,” a estimé Pantxoa Etchegoin, une opinion que Ximun Fuchs ne partage pas.

Quelle que soit la stratégie linguistique adoptée, il est évident que les dynamiques transfrontalières ont souvent déclenché des innovations et des changements aussi bien dans le théâtre basque que dans le théâtre en langue espagnole ou en langue française.

Raison pour laquelle ces créations mériteraient une plus grande attention de la part des médias et des spécialistes, d’autant plus que les oeuvres théâtrales issues de ces dynamiques transfrontalières sont souvent d’une qualité extraordinaire, comme nous avons pu apprécier ces dernières années.


Boîte noire :

vuelta-2015-5Cet article est un petit résumé du papier “Multilinguisme, traductions et dynamiques transfrontalières dans le théâtre contemporain au Pays Basque”, présenté au Colloque international “Création, expérimentation et diffusion du théâtre contemporain espagnol et latino-américain” organisé par l’UPPA en collaboration avec le Festival Les Translatines (désormais Vuelta!).


 


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