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‘Trois langues dans ma bouche’ de Frédéric Aribit : l’insoutenable légèreté d’être du Pays Basque

10 février 2015 > > Soyez le premier à réagir !

Récit d’un retour sur ses années d’enfance au Pays Basque, tiraillé entre l’euskara et le français, le premier roman de Frédéric Aribit révèle une belle écriture sur le sentiment d’être d’ici sans savoir sa place.

Il faut toujours se méfier de celui qui revendique écrire pour les siens. Cela se mesure dès la première page d’avant le livre. « Pour mon père » avance avec des regrets éternels ; « pour ma femme et mes filles », comme choisit de le faire Frédéric Aribit pour son premier roman, Trois langues dans ma bouche, vous expose au surplomb, sans vous garantir le vertige.

L’écriture pour retrouver sa place dans son histoire personnelle et dans la terre qui vous a porté, en l’occurrence ici le Pays Basque, ne peut pas plus valoir étendard suffisant. Entre le pastoralisme basquiste d’un Pierre Loti et la gymnastique fauderchiste d’un Emmanuel Carrère, qui tartine des pages à confesser sur son incapacité adolescente à n’avoir su se placer dans son époque, l’espace est étroit.

Le premier mérite de Frédéric Aribit est de s’être méfié de la règle du « je », et d’avoir dès lors déterminé une place, la sienne, gamin d’Itxassou, dans une terre innervée de langue basque, qu’il a perdue sur ses lèvres, mais gardée dans son coeur.

3-langues-bouche-aribit-7Enfant du siècle sans conscience de l’être, une bosse dans le pantalon comme le Jaromil de La vie est ailleurs de Milan Kundera, il effectue son retour dans les brumes de son enfance depuis un même banc où il regardait sans chercher à comprendre, et traquait du regard les filles aux jeans trop serrés.

Je ne faisais pas partie du sérail, je n’étais pas dans le ton avec mes jolies chemisettes et mes bonnes notes de bon élève qui jonglait entre lycée et conservatoire de musique. Surtout, j’aimais trop Brassens et sa Ballade des gens qui sont nés quelque part pour me laisser berner par des boniments de terroir.

Ni héros ni planqué, il n’est que lui, avec tous les autres devant. Ceux qui luttent pour la possibilité de vivre au Pays Basque en basque. Ceux qui s’en foutent et n’accepteront pas qu’il en soit autrement. Et ceux qui ne revendiquent rien le poing levé, mais en constituent les piliers ordinaires, aujourd’hui recouverts de la terre qu’ils ont cultivée.

3-langues-bouche-aribit-6Les garçons de son âge aux prénoms véritables. Les figures familiales. Les Aitixi et les Amitxi. Et ces improvisateurs en langue basque, rejetés au profit de la minijupe noire de Kim Wilde, avant d’effectuer un retour précieux dans ses émotions.

D’avoir estimé qu’il n’était un « rien du tout » sans renoncer pour autant à sa lucidité forme le lit initial d’une rivière de souvenirs, confrontée à ce qu’il sait aujourd’hui. Ses évolutions peuvent alors dessiner un parcours que les lecteurs d’ici reconnaitront, sans pouvoir lui reprocher d’avoir forcé le cours des choses.

Au milieu du roman, l’auteur amorce concrètement les deux rives qui ont bordé ce parcours. Le français et le basque. Et sa certitude, qui fonde ce désir d’écriture. Les mots ne se traduisent pas, ils identifient. Et vous collent aux basques. Ou vous en disqualifient.

Un apéro ou un poteo ? Salut ou adio ? Donostia ou San Sebastian ? Garazi ou St Jean Pied de Port ? Le cul sublime d’Aude ou les beaux seins d’Arantxa ?
Je ne savais même plus où j’habitais : Itxassou ou Itsasu ? au Pays basque ? en Euskal Herri ? en Euskadi ? Tout cela relevait d’infinies nuances qui vous positionnaient malgré vous.
Les mots avaient pris le pouvoir.

3-langues-bouche-aribit-3Le récit s’est accéléré, et le lecteur peut alors commencer à corner les pages contenant ces mots qu’il avait sur le bout de la langue, et que l’auteur a mêlés aux siens, ceux de l’insoutenable légèreté d’être du respecté Kundera.

Les affrontements entre forces de police et jeunes indépendantistes basques lui ont fait choisir le camp des slogans qu’il ne comprend pas mais chante tout de même, sésame possible d’une révolte commune aux jolies filles venues de l’autre côté de la frontière. Jusqu’à l’affrontement.

Les CRS ont commencé à charger peu après ce moment-là. J’ai juste eu le temps de prendre mes jambes à mon cou avant de voir la jolie brune du train, derrière moi, si j’avais pu prendre plutôt ses foutues jambes à elle à mon cou, mais un des types l’avait attrapée. /…/ derrière le bouclier rassurant de ses ordres, elle devait l’assommer de son insupportable beauté. Son nez a éclaté comme un tampon usagé jeté contre un mur. Moi je courais, je courais en me répétant le poème Insoumission de Charles Cros.

L’altercation vaudra seconde naissance. Entre ces deux langues du français et de l’euskara peut se glisser celle de la littérature. Et d’un rapport poétique aux autres, dont il peut refouler le folklore et les branches scintillantes de Théophile Gautier.

A mesure que je pénétrais plus loin dans la langue de la littérature, de tels kitschs me sautaient au visage, de plus en plus insupportables, et me renvoyaient par ricochet à l’existence toujours plus absente de cette autre langue qui n’était plus la mienne.

Puis, plus loin :

Sur un plan personnel, le constat était navrant : l’insoutenable lourdeur de mon prétendu savoir ne m’avait permis que de mesurer la légèreté de tout ce qui me manquait.

Le premier roman de Frédéric Aribit peut aller à son terme, et le lecteur l’accompagner. Avec une certitude qui nous manquait, sans lui : tout du long de ces 200 pages, ce « je » est aussi le nôtre.

Contre Pierre Loti, et dans la conscience de l’inaccessible de l’écrivain basque Bernardo Atxaga, on peut dès lors accepter sa généreuse invitation à prendre une place à ses côtés, sur le banc d’une enfance au Pays basque que nous avions besoin de retrouver. Et qu’il a très justement partagée.

3-langues-bouche-aribit-1


3-langues-bouche-aribit-7Trois langues dans ma bouche
écrit par Frédéric Aribit
Editions Belfond, paru en janvier 2015
17 € – 208 p.


 


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