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‘Un membre permanent de la famille’ de Russell Banks : sur l’amour perdu, que rien ne soulagera

6 février 2015 > > Soyez le premier à réagir !

Lire Russell Banks, c’est prendre le risque d’avoir son cœur brisé. Non pas qu’il nous manipule émotionnellement ; il ne va pas nous faire la cour, nous séduire, pour ensuite nous abandonner. Non.

Ce sera un travail effectué beaucoup plus froidement. Parce que Banks ne prends pas de gants. Avec Un membre permanent de la famille, il continue à nous mettre face à des vérités pas très jolies sur la vie et les hommes. Et nous faire trébucher dessus

Son ton est neutre, prêt à insuffler la souffrance. Souffrance que l’on ressent face aux vies que Banks chronique, des vies qui manquent de réconfort dans l’humour, l’amour ou la famille.

Peu importe que sa prose soit loin de la passion, nous ressentons tout de même la lente et triste inéluctabilité de l’aliénation de ses personnages, leur distance têtue, leur non volonté de grandir et d’expérimenter.

L’histoire :

russel-banks-famille-2Un mari humilié qui rôde dans la maison de son ex-femme, un serveur déprimé qui invente à une inconnue une vie qui n’est pas la sienne pour la sauver d’un hypothétique désespoir, des hommes et des femmes qui, pour transcender leur existence ordinaire, mentent ou affabulent à l’envi, sous le soleil de Miami ou sous des cieux plus sombres…
Dans ces douze nouvelles d’une extraordinaire intensité et peuplées de personnages cheminant sur le fil du rasoir, Russell Banks, convoquant les angoisses et les tensions où s’abîment les fragiles relations que l’être humain tente d’entretenir avec ses semblables, transmue magistralement le réel et le quotidien en authentiques paraboles métaphysiques.

Dans cette collection de nouvelles, tant de gens, surtout des hommes d’un certain âge, sont dans une spirale qui ne fait que s’allonger, comme tombant de plus en plus bas, et soulignant avec ironie le titre du recueil.

Beaucoup d’entre eux trouvent difficile de forger des liens durables, seule l’indépendance et l’isolation sont permanentes.

Ses hommes peuvent vivre dans la campagne neigeuse et triste du Rush Belt Northeast (qui est le décor de beaucoup de romans de Banks comme Affliction et De beaux lendemains ) ou dans la chaleur de Miami – les deux extrêmes de la vie américaine – mais aucune place n’est assez anesthésiante ou réconfortante.

Lire ces histoires tristes, les premières depuis presque 15 ans, est bizarrement un plaisir. Non pas de l’ordre du masochisme mais le plaisir d’observer un artiste à l’oeuvre. Prendre la mesure d’un pathos évoqué avec expertise et voir Banks exposer méticuleusement les failles des sentiments confus et réprimés.

russel-banks-famille-4Il construit 12 histoires proche du réalisme psychologique qui révèle quelque chose, mais refuse de l’analyser.

Les nouvelles lues dans l’ordre sont de plus en plus fortes avec des moments qui ont le pouvoir de surprendre. Seule la première Ancien Marine semble un peu forcée comme moins travaillée. Une esquisse.

Certaines histoires sont de cet amour perdu que rien ne peut soulager.

Ainsi dans Transplantation, un homme plutôt irritable, Howard Blume, a reçu un nouveau cœur. Quand la veuve de son donneur souhaite le rencontrer, Howard est bien entendu ennuyé. Mais leur rencontre sur la colline est si évocative – morbide, transgressive et intime – qu’elle sonne vrai.

D’un geste rapide, comme si elle avait répété, la jeune femme le posa précisément sur l’incision du thorax. Puis elle ferma les yeux et écouta. Des larmes coulèrent sur ses joues. Howard l’entoura de ses bras, l’attira contre lui et, se sentant alors trembler, comprit qu’il pleurait à son tour. Plusieurs instants s’écoulèrent, puis la femme ôta de ses oreilles les embouts du stéthoscope et pressa le côté gauche de sa tête contre la poitrine d’Howard. Ils restèrent ensemble un long moment, secoués par le vent qui venait du port, chacun serrant l’autre dans ses bras en écoutant le cœur d’Howard.

Dans Oiseaux des neiges, Banks décide de parler d’une femme jeune retraitée, Isabel, dont le mari plus âgé vient de mourir. Mais ce n’est pas une histoire familière de grief et de solitude ; c’est un portrait plus difficile qui chronique le soulagement d’Isabel.

Elle vit ce que beaucoup de survivants gardent secret – cette libération intérieure que le veuvage lui donne, reconnaissante de ne plus avoir à s’occuper de son mari et emménager dans une maison assistée.

Ils appellent ça une « communauté pour adultes » : elle comprend aussi un établissement d’aide au maintien de l’autonomie et un foyer qui donne des soins infirmiers. Donc, à mesure que ton corps et ton esprit se détériorent, on te balance d’un niveau au suivant sans que tu sois obligé de quitter les lieux avant de mourir. Alors, ouais. Je l’ai échappé belle, dit Isabel à son amie Jane venue lui rendre visite à Miami.

Puis soudain, Banks prend un virage, l’histoire est toujours celle d’Isabel, mais c’est aussi celle de Jane qui voit maintenant son mariage sous une lumière différente.

Le mariage est un piège, mais la séparation a aussi ses défauts. Dans Fêtes de Noël, Harold visite son ex-femme et son nouveau mari, l’homme pour lequel elle a quitté Harold. Il tente d’être amical, moderne mais en vain : Pour Harold, cependant, Sheila représentait un passé qui n’arrêtait pas de saigner et de déteindre sur son présent, et qui, d’après ce qu’il pouvait prévoir, déteindrait également sur son avenir.

Il est perdu dans ces entre-deux de la vie, comme le père divorcé dans l’histoire titre du recueil, qui connait un des moments les plus sombres avec le chien de la famille.

Mais je vous laisse le découvrir par vous-mêmes.

Je vous en ai déjà trop dit.

L’honnêteté qui s’échappe de ces histoires, même brutale, même insensible, est admirable et offre une certaine rédemption.

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