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‘Va et poste une sentinelle’ de Harper Lee : comme une cloche d’incendie dans la nuit

5 novembre 2015 > > Soyez le premier à réagir !

Il est des livres qui ont une vie à part. Une vie que même son auteur n’envisageait pas. Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (To Kill a Mockingbird) de Harper Lee fait partie de ces livres. Et il semblerait que Va et poste une sentinelle, le deuxième opus, prenne la même voie.

Peut-être par les circonstances extra-littéraires. Le premier roman de Harper Lee, a été publié en 1960 aux États-Unis, un an avant que JFK entre à la Maison Blanche. C’est le roman qui a su saisir – ou donner – l’atmosphère du moment, celle des mouvements des droits civils en vendant plus de 30 millions de copies, inspirant un film devenu un classique, Du silence et des ombres, avec Gregory Peck et devenant un roman étudié dans les collèges.

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‘Du silence et des ombres’, film de Robert Mulligan (1962), adapté du roman ‘Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur’ de Harper Lee

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur était le récit de la jeune Scout Finch.

Son père, Atticus, avocat humaniste dans le Sud raciste des années 30, défendait un homme noir accusé du viol d’une femme blanche ; il était l’homme presque idéal, explorant la question des rapports de classes et de races, celle du courage, de la transmission, de l’éveil à l’injustice et à la conscience politique.

L’auteure, Harper Lee, n’a jamais cherché la célébrité. Très vite après la publication, elle s’est réfugiée en Alabama, auprès de sa famille et de ses amis. Une question allait la poursuivre pendant longtemps. Faisait-elle partie de ces auteurs d’un seul livre ? Était-elle réellement écrivain? Après tout, on avait même soupçonné un temps, que le véritable auteur était son ami d’enfance, Truman Capote.

C’est pourquoi la publication plus d’un demi-siècle après du nouveau roman de Harper Lee est considéré comme un mini séisme dans le monde littéraire. Cependant, Va et poste une sentinelle (Go set a watchman en VO) n’est pas un nouveau livre ; il est en fait un vieux manuscrit, présenté comme la matrice de l’Oiseau moqueur.

En effet, à l’époque, son éditrice était intéressée par les flashbacks de l’enfance du personnage principal et s’était montrée suffisamment convaincante pour que Lee réécrive l’histoire en la centrant sur l’enfance de l’héroïne. Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur était né et le reste appartenait à l’histoire. Ou presque…

Voici donc Va et poste une sentinelle.

L’histoire est simple :

Jean Louise Finch, dite « Scout », est de retour dans sa petite ville natale de l’Alabama, Maycomb, pour rendre visite à son père, Atticus. Vingt ans ont passé. Nous sommes au milieu des années 1950, et la nation se déchire autour des questions raciales. Confrontée à la société qui l’a façonnée mais dont elle croit s’être affranchie en partant vivre à New York, Jean Louise va découvrir ses proches sous un jour inédit

Atticus, le héros culturel, le champion des droits de l’homme est devenu un vieil homme antipathique, peut être même raciste.

Le seul être humain en qui elle avait jamais placé sa pleine et entière confiance, sans la moindre réserve, l’avait déçue ; le seul homme qu’elle eût jamais connu dont elle pouvait dire avec certitude : « C’est un honnête homme. Un homme d’une profonde honnêteté » l’avait trahie, publiquement, grossièrement, éhontément. 

Et comme Scout, les lecteurs se sont senti trahis. Certains ont décrié la publication de ce roman dont on ne sait s’il était vraiment destiné à voir la lumière des librairies.

Les doutes sur la volonté de Harper Lee, les critiques contre sa maison d’édition sont encore couverts par la musique bruyante des caisses enregistreuses. harper-leeMais quand le bruit s’atténuera, Va et poste une sentinelle sera considéré pour ce qu’il est. Une curiosité littéraire, et une illustration fascinante des voies mystérieuses presque impénétrables de l’imagination créative.

Il présente un intérêt évident. Non pas comme un deuxième roman mais comme un travail en cours, la première étape d’un chef-d’œuvre littéraire.

Peu importe les hésitations, les longueurs, la verbosité et les répétitions, tout ceci est la preuve qu’écrire n’est pas qu’un don mais aussi un travail. Celui de passer du temps à écrire, raturer, effacer, recommencer jusqu’à trouver la phrase parfaite, le mot adéquat, la sonorité idéale, qui rendra magique la rencontre entre une histoire, un personnage et son lecteur…

harper-lee-truman-capoteEt malgré la sensation de brouillon, l’histoire et le sentiment politique sont là. Au lieu d’aller vers un territoire vierge, le premier chapitre nous porte, envoûtant, profondément dans le passé. Les décennies écoulées, ont créé une magie douce-amère de l’histoire. Le temps a inversé les valeurs.

En 1950 ou maintenant, c’est le rappel approprié de l’Histoire et des mentalités dans l’Amérique qu’on dit profonde mais aussi ici. À la fin, pas même les mots rédempteurs de Lee, peuvent apaiser la malédiction de l’esclavage, la traite négrière et surtout la question des races.

Même après plus de six années d’une présidence afro-américaine, les gens de Charleston, Ferguson et de l’Alabama savent tous trop bien que leur république démocratique est toujours hantée par le son d’« une cloche d’incendie sonnant dans la nuit qui réveille et emplit de terreur » (Thomas Jefferson).

Mais n’est pas toujours bigot celui qu’on croit…

Jean Louise se leva et se dirigea vers la bibliothèque, s’empara d’un dictionnaire et le feuilleta. « “Bigot, lut-elle. Substantif. Personne d’une dévotion obstinée, confinant à l’intolérance, envers son Église, son parti, ses croyances ou ses opinions.” Tu veux bien t’expliquer ?
— J’essayais juste de répondre à ta question, sur le fait de courir. Creusons un peu cette définition, si tu veux bien. Comment réagit un bigot quand il rencontre quelqu’un qui remet en cause ses opinions ? Il ne cède pas. Il reste droit dans ses bottes. Il ne prend même pas la peine d’écouter – il explose. 


Va et poste une sentinelle, de Harper Lee
Publié chez Grasset, le 7 octobre 2015
Prix: 20,90€


 


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