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Yvonne, petite histoire de cruautés sous le masque du burlesque

14 avril 2015 > > Un commentaire

La semaine passée, les Amis Du Théâtre à Biarritz ont donné à voir Yvonne, princesse de Bourgogne, de Gombrowicz, toute de cruauté et de fascination.

Pièce de choix de la saison des Amis du Théâtre de Biarritz, la compagnie Narcisse était conviée à donner ce  »Yvonne, princesse de Bourgogne, pièce écrite en 1930 par Witold Gombrowicz, dans une mise en scène d’Anne Barbot, pour la mise en théâtre de la souffre-douleur d’une famille royale.

Pour Eklektika, Kattalin Dalat vous en offre sa restitution sensible.


Tout commence par une révérence.

yvonne-Gombrowicz-2Un petit drapeau et un programme de savoir vivre en présence du roi et de la reine sont distribués. 20 minutes de briefing laissent à penser que le spectacle va se dérouler en prenant en otage un public perplexe. Point du tout (et tant mieux).

Les comédiens entrent en scène, sculptures vivantes inspirées des univers baroques et gothiques. Masques, maquillage, perruques à l’élégance onirique, gestes lents, donnent une impression d’un ballet de géants jusqu’à ce que les premiers mots retentissent.

La cour se présente, les rôles se dévoilent, le tableau est à mi chemin entre une scène familiale tendue et un monde imaginaire désœuvré.

yvonne-Gombrowicz-9Le prince Philippe, célibataire, à l’insolence piquée d’ennui, tourne son attention vers le public afin de se distraire.

Son attention se porte sur une spectatrice mais celle-ci ne souhaite pas jouer le jeu.

Arrogant, moqueur, on frôle alors le mauvais goût. L’acharnement dure.

Les adolescentes qui riaient deux rangs plus haut ne rient plus du tout. Ça devient agaçant, cette humiliation.

yvonne-Gombrowicz-5En réalité, la spectatrice est une des comédiennes, au grand soulagement de tous. C’est Yvonne, jeune et transparente roturière. Elle est issue du public, du peuple. Et cette agression est pour elle.

Cela nous éclabousse, juste. Du moins telle est l’intention du metteur en scène. « Yvonne est une offrande du public pour la cour ». Sur place, ça ne fonctionne pas si bien, mais le malaise laisse place… au théâtre.

Et Yvonne monte sur scène.

yvonne-Gombrowicz-1Quelle est cette curiosité insoutenable qui nous pousse à observer un vers de terre…

Ainsi s’explique le prince Philippe quant à son obsession pour cette femme insignifiante avec qui il souhaite se marier, par provocation et abus de pouvoir.

« Introduite à la cour royale comme fiancée du prince, Yvonne y devient un facteur de décomposition », annonce le programme.

La cour (les courtisans, Reine Marguerite et Roi Ignace) se scandalise. L’élue est repoussante, désagréable, molle, léthargique. Elle n’a pas encore dit un mot. Elle n’en dira aucun de toute la pièce.

Le silence d’Yvonne se cogne aux paroles sales de la cour, qui ne trouvent pas d’oreilles. Son inertie singe leurs révérences ridicules. Et l’incapacité de cette femme à socialiser ressemble aux fantasmes enfouis dans un corset trop serré.

De moqueries en insultes, chacun se rie d’elle. Personne ne parvient à la faire parler, Yvonne reste dans son mystère et semble tour à tour, indifférente, ennuyeuse, dépendante, terrorisée, perdue, imperméable.

Les personnages de la cour la détestent, ils la désirent. A travers elle, ils voient leur laideur, leur ridicule, leurs failles. Le non-sens de leur pouvoir se révèle, les discours se décomposent, les tensions montent. « Je lui parle pour couper son silence ! ».

Face à tant de défauts, le prince oscille entre fascination et mépris.

yvonne-Gombrowicz-4La cour n’est pas longue à se transformer en couveuse de monstres. Et chacun de ses monstres rêve d’assassiner l’insupportable Yvonne, explique l’auteur.

Yvonne est davantage issue de la biologie que de la sociologie ; elle est issue de cette région en moi où m’assaillait l’anarchie illimitée de la forme, de la forme humaine, de son dérèglement et de son dévergondage. C’était donc toujours en moi… et moi j’étais dedans…

yvonne-Gombrowicz-10Yvonne devient l’obsession du royaume. Rien n’a d’impact sur elle. « On peut tout lui faire ». Elle est nonchalante, sans réactions. A peine se tient-elle debout et droite. Il faut éliminer ce miroir dont la voix ne veut pas mettre de frontière et qui renvoie à la laideur de tous.

Le prince le dit « je suis en elle. Je croyais être en moi mais je ne peux pas y être, puisque je suis en elle. »

yvonne-Gombrowicz-3 La scène finale, un festin de fiançailles qui n’est autre qu’un atroce et cynique banquet de sacrifice, révèlent des comédiens portant à nouveau leurs masques (perdus au fur et à mesure des mises à nue des personnages) Leur crime est sans pesanteur, bien qu’on ne parle pas de légèreté. Yvonne meurt étouffée, « par le haut ».

yvonne-Gombrowicz-6Parodie de l’univers Shakespearien rythmée de musique électro, théâtre burlesque, commedia dell arte, ombres chinoises, théâtre de No (théâtre japonais masqué, mêlant pantomime dansé, arrêts du corps et des expressions du visage, pour intensifier certains moments), la mise en scène est souple, audacieuse malgré des baisses de rythme, les jeux de lumière, millimétrés.

Le résultat visuel est troublant.

Les comédiens sont dévoués corps et âmes et la somptuosité de leurs costumes ne dépassent en rien celle de leur jeu. Yvonne est extrêmement présente sans dire une phrase.

On sourit parfois. Parce que c’est humain, la cruauté.

yvonne-Gombrowicz-7On est dérouté aussi par le choix délibéré du mauvais goût qui s’en va trouver trois rires dans la salle. Personne n’a l’air sur de comprendre ce monde surréel, décodé, violent sous ses allures grotesques. Une performance d’acteurs, de mélange des styles, ponctuée d’énormes longueurs, de lourdeurs, et perdant un peu son public en route.

Bas les masques ! La nature humaine se dévoile dans toute son impulsivité, sa perversité, à la bonne fantaisie de l’auteur.

Mais on a beau être prévenu, on a parfois envie d’aller la chercher sur scène, Yvonne, pour la protéger de ces monstres.

Quoi que.

Elle est tellement hermétique qu’elle serait capable de vous cracher au visage.


 


Commentaires

Une réponse à Yvonne, petite histoire de cruautés sous le masque du burlesque

  1. […] Pour lire la suite : http://www.eklektika.fr/yvonne-gombrowicz-amis-du-theatre-biarritz-petite-histoire-de-cruautes-sous-… […]

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